[Note 4:] J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer ma conviction bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage humain, quoique la nature et la destination de cet ouvrage ne me permettent pas d'y examiner, même sommairement, cet important sujet. Dans le Traité spécial que j'ai annoncé, je pourrai ultérieurement justifier ce lumineux principe, qui peut seul conduire à constituer, en temps opportun, une vraie philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager, ce me semble, comme l'une des grandes données préalables fournies à la sociologie par la biologie. Car chaque espèce d'animaux supérieurs étant toujours douée, en vertu de son organisation, d'un certain langage propre, dont l'identité nécessaire se fait partout sentir à travers les diverses modifications quelconques, souvent très notables, de climat et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me paraît seule pouvoir conduire à concevoir irrationnellement notre espèce comme arbitrairement soustraite à cette loi universelle du règne animal, sans que rien, dans notre organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. Quand les hautes recherches philologiques, qui, du reste, commencent déjà spontanément à converger avec évidence vers une telle tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation préliminaire avec l'usage régulier d'une théorie sociologique vraiment directrice, je ne doute pas qu'elles ne fassent alors de rapides progrès dans la manifestation irrécusable des vrais élémens fondamentaux de la langue humaine.
Après avoir ainsi directement établi, sous le point de vue général propre à cet ouvrage, l'inévitable nécessité de ce premier âge théologique, et suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental, il nous reste à apprécier sommairement son influence propre sur l'ensemble de l'évolution humaine, et ensuite, plus spécialement, la transformation graduelle qui en fait spontanément dériver le second âge naturel de la philosophie théologique.
Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, on compare, d'une manière convenablement approfondie, toutes les grandes phases religieuses de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je l'ai ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue réellement, du moins quant à l'existence individuelle, l'état théologique le plus intense, c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la plus vaste et la plus intime prépondérance dans tout notre système mental. Quelque monstrueux que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs anciens, l'inépuisable dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions un résultat bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter suffisamment une telle revue envers les dieux des purs fétichistes, ainsi que j'aurai lieu ci-après d'en signaler le principal motif. Cette multiplicité supérieure devait, en effet, résulter du caractère essentiellement individuel et concret des croyances fétichiques, où chaque corps observable devient spontanément le sujet propre d'une superstition distincte. Mais indépendamment d'une telle complication numérique, cette liaison immédiate et continue doit alors donner une bien plus grande influence mentale aux conceptions théologiques, à travers lesquelles, pour ainsi dire, s'effectuent nécessairement toutes les observations; sauf quelques rares notions pratiques sur les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement fournies par l'expérience involontaire, et qui, dans l'origine, sont peu supérieures aux connaissances réelles que les plus éminens animaux acquièrent d'une manière analogue. A aucun autre âge religieux, les idées théologiques n'ont certainement pu être aussi directement ni aussi complétement adhérentes aux sensations elles-mêmes, qui alors les rappelaient presque sans délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait être presque impossible à l'intelligence d'en faire essentiellement abstraction, même d'une manière partielle et momentanée. L'immense progrès qui nous sépare heureusement de cette première enfance, doit en rendre maintenant très difficile l'exacte appréciation, outre l'embarras croissant des explorations directes de plus en plus rares. Mais, en se plaçant au point de vue convenable[5], je ne doute pas que la plupart des juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse de cette importante observation sur la prépondérance intellectuelle de l'esprit théologique, beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme que sous aucun autre régime religieux: ce qui tend à confirmer, dès le point de départ, ma proposition générale sur le décroissement continu d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle s'accomplit, suivant ma théorie fondamentale du développement humain. Toutefois, la confusion trop ordinaire où tombent presque tous les philosophes entre l'empire mental des croyances religieuses et leur influence sociale, empêche essentiellement, à cet égard, toute saine appréciation générale, parce que ce n'est point alors en effet que la philosophie théologique a pu obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux ascendant politique, dont le développement propre a dû être plutôt en sens inverse, par une remarquable coïncidence, que la suite de notre opération historique expliquera spontanément. Afin de dissiper ici, à ce sujet, toute incertitude essentielle, il faut donc maintenant caractériser le motif principal de la moindre puissance du fétichisme comme moyen de civilisation, malgré son extension intellectuelle certainement supérieure; d'où résultera ensuite aisément la détermination sommaire de sa véritable influence sociale.
[Note 5:] C'est uniquement au très petit nombre d'esprits pleinement philosophiques qui ont pu essentiellement accomplir déjà la grande évolution mentale, qu'il appartient aujourd'hui d'entreprendre avec succès de telles comparaisons, à cause de l'heureuse faculté que leur procure exclusivement une entière émancipation personnelle, de transporter presque indifféremment leurs pensées à tous les degrés de l'échelle théologique, sans aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une occasion naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on doit finalement attendre une histoire vraiment rationnelle de la religion, conçue et exécutée d'une manière impartiale et lumineuse. A la vérité, l'esprit de dénigrement systématique qui caractérisait, à cet égard, les encyclopédistes du siècle dernier, devait certainement les rendre encore moins propres à cette haute appréciation philosophique. Elle ne saurait convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies des préventions métaphysiques que des préjugés théologiques, et pour lesquelles ces deux ordres d'idées antagonistes soient désormais pareillement ensevelis dans un irrévocable passé, où la part nécessaire de chacun d'eux devient exactement assignable, d'après la vraie théorie générale du développement humain.
On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, malgré les récriminations modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est néanmoins strictement indispensable pour utiliser réellement la propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Non-seulement toute doctrine quelconque exige évidemment des organes spéciaux, qui puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale. Mais, en outre, les croyances religieuses sont, par leur nature, beaucoup plus complétement assujéties que toutes les autres à cette nécessité commune, à cause du vague indéfini qui les caractérise spontanément, et qui ne peut être suffisamment contenu que par l'exercice permanent d'une très active discipline, convenablement organisée. Sans cette indispensable condition, les idées théologiques peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter néanmoins qu'une très faible consistance politique, en suscitant plutôt des divergences que des convergences: comme nous le confirme éminemment la grande expérience des trois derniers siècles, où, par la désorganisation générale de l'ancienne autorité théologique, les croyances religieuses sont devenues bien plus un puissant principe de discorde qu'un véritable lien social, contrairement à leur destination essentielle, que l'étymologie semble aujourd'hui rappeler avec une sorte d'ironie. Or, en ayant convenablement égard à cette considération fondamentale, il est facile d'expliquer la moindre influence sociale de la philosophie théologique à l'époque du fétichisme, malgré qu'elle occupât certainement alors beaucoup plus de place dans l'ensemble de l'entendement humain.
Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à ce que le fétichisme comportait infiniment moins que le polythéisme et le monothéisme le développement propre d'une autorité sacerdotale distinctement organisée en classe spéciale, par une suite nécessaire du caractère essentiel des croyances correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme sont éminemment individuels, et chacun d'eux a sa résidence inévitable et permanente dans un objet particulièrement déterminé; tandis que ceux du polythéisme ont, de leur nature, une bien plus grande généralité, un département beaucoup plus étendu quoique toujours propre, et enfin un siége infiniment moins circonscrit. Cette différence fondamentale constitue sans doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée à correspondre spontanément, avec une exacte harmonie, à l'état primitif de l'esprit humain, où toutes les idées sont nécessairement, au plus haut degré, particulières et concrètes; et de là résulte, comme je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité très supérieure des divinités de cette première enfance. Mais, sous le point de vue social, il est pareillement évident que de telles croyances offrent, par leur nature, beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribu, et même de nation, la plupart néanmoins sont essentiellement domestiques, ou même personnels, ce qui offre bien peu de secours au développement spontané de pensées suffisamment communes. En second lieu, le siége immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé, doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite, tend à empêcher directement l'essor d'une classe spéculative, vraiment distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort étendu, car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à aucune époque théologique plus avancée, dans l'ensemble de la vie humaine, qui en est plus intimement pénétrée, chaque acte particulier de l'homme ayant pour ainsi dire son propre aspect religieux. Mais c'est presque toujours un culte essentiellement personnel et direct, dont chaque croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune interposition forcée envers ses divinités spéciales, constamment accessibles par leur nature. C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux habituellement invisibles, plus ou moins généraux, et essentiellement distincts des corps soumis à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer, à l'âge du polythéisme, le développement rapide et prononcé d'un vrai sacerdoce, susceptible d'une haute prépondérance sociale, comme constituant, d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au contraire, n'exigeait point évidemment cette inévitable intervention, et tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance de l'organisation sociale, dont le premier essor, comme je l'ai établi au chapitre précédent, devait certainement dépendre de la formation distincte d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale. Dans l'analyse, beaucoup mieux connue, des âges théologiques ultérieurs, on peut observer encore des traces très marquées de ce caractère nécessaire des cultes primitifs, aux temps même de la plus entière extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain, en considérant le mode spécial, très précieux à remarquer sous ce rapport, qui y distinguait l'adoration des dieux lares et pénates, divinités essentiellement domestiques, où l'on doit, à mon gré, reconnaître de purs fétiches, dont le culte, particulièrement modifié chez les diverses familles, s'y célébrait toujours directement, sans intervention sacerdotale, chaque fidèle, ou du moins chaque chef de famille, étant resté, à cet égard, une sorte de prêtre spontané.
Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine classe sacerdotale, commençant à se détacher assez distinctement de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive, du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce. D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard, d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels, généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire, non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement total. Or, c'est seulement quand le fétichisme s'est ainsi élevé enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale, par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère, source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées: mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle préalable.
En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment de base aux liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des considérations précédentes, que cette propriété politique est bien loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme, et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale, tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale exposée à la fin du volume précédent.
D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste appréciation générale des plus importans effets du système théologique dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa dernière phase, au principal développement de la politique théologique, son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.
Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie primitive, son action ultérieure, après la production générale du premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie, à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard, d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou, plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme, et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible, à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment admettre les plus chimériques récits avec les plus communes observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne nous est certainement point innée, puisqu'on peut presque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition, souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain, le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines, ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement signalées, comme la pratique de certains mouvemens graduellement convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues, etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque indéfiniment.