Ayant désormais convenablement caractérisé, par l'ensemble des considérations précédentes, le véritable esprit qui doit ici nécessairement présider à l'emploi rationnel des observations historiques, il ne me reste plus, avant de procéder directement à l'appréciation sommaire du développement social, qu'à achever, pour mieux prévenir toute confusion essentielle, de déterminer, avec plus de précision que je n'ai pu le faire au chapitre précédent, le mode régulier de définition des époques successives que nous devrons ensuite examiner. Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans doute spontanément, à l'abri de tout arbitraire, le principal attribut et la coordination générale de ces diverses phases, en les rattachant toujours à l'état correspondant, théologique, métaphysique, ou positif du système philosophique élémentaire des conceptions humaines. Néanmoins, il reste encore à ce sujet une incertitude secondaire, que je dois d'abord dissiper rapidement, et provenant de la progression nécessairement inégale de ces différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher du même pas, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, ont dû faire jusqu'ici fréquemment co-exister, par exemple, l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle, avec l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et plus arriérée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins complexe et plus avancée, malgré la tendance continue de l'esprit humain à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Cette apparente confusion doit, en effet, d'abord produire, chez ceux qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse hésitation sur le vrai caractère philosophique des temps correspondans. Mais, afin de la prévenir ou de la dissiper entièrement, il suffit ici de discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle doit être surtout jugé le véritable état spéculatif d'une époque quelconque. Or, tous les motifs essentiels concourent spontanément, à cet égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, l'ordre de notions fondamentales le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à-dire celui des idées morales et sociales, comme devant toujours fournir la base prépondérante d'un telle décision; non-seulement en vertu de leur propre importance, nécessairement très supérieure dans le système mental de presque tous les hommes, mais aussi, chez les philosophes eux-mêmes, par suite de leur position rationnelle à l'extrémité de la vraie hiérarchie encyclopédique, établie au début de ce Traité. Par cette double influence, le caractère intellectuel de chaque époque doit, en effet, se trouver constamment dominé par celui d'un tel genre de spéculations humaines. C'est seulement quand un nouveau régime mental a pu s'étendre jusqu'à cette extrême catégorie, que l'on peut regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, sans qu'il puisse alors rester aucune crainte ou espoir quelconques de retour à l'état antérieur: l'avancement plus rapide des catégories plus générales et moins compliquées ne peut essentiellement servir jusque-là qu'à constater, dans chaque phase, les germes indispensables de la suivante, sans que son caractère propre en puisse être principalement affecté; ces considérations accessoires ne pourraient du moins être autrement employées que pour subdiviser les époques, à un degré dont il serait maintenant trop prématuré de s'occuper spécialement. Ainsi, nous devrons regarder, par exemple, l'époque théologique comme subsistant encore, tant que les idées morales et politiques auront conservé un caractère essentiellement théologique, malgré le passage d'autres catégories intellectuelles à l'état purement métaphysique, et quand même l'état vraiment positif aurait déjà commencé pour les plus simples d'entre elles: pareillement, il faudra prolonger l'époque métaphysique proprement dite jusqu'à la positivité naissante de cet ordre prépondérant de conceptions humaines. Par cette manière de procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé que possible, tout en laissant nettement ressortir la préparation spontanée de l'époque suivante.

Cet ensemble indispensable d'explications préalables étant maintenant complété, commençons directement l'étude sommaire du développement social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie au chapitre précédent; mais sans remonter toutefois jusqu'à cet âge préliminaire, dont la biologie doit fournir à la sociologie la détermination essentielle, que je puis, par conséquent, supposer ici suffisamment effectuée aujourd'hui, afin de ne point ralentir, contrairement à la principale destination de cet ouvrage, la marche nécessairement très rapide de notre opération historique, et en réservant, comme je l'ai déjà indiqué, pour le traité spécial, une analyse philosophique très importante, qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement instituée. Nous devons, en général, nous attacher, d'une part, à l'appréciation rationnelle du véritable caractère propre à chaque phase successive; et, d'une autre part, à y constater nettement sa filiation nécessaire envers la précédente, ainsi que sa tendance non moins inévitable à préparer graduellement la suivante; de façon à réaliser peu à peu l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe.

Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, avec tant d'évidence, au chapitre précédent, l'inévitable spontanéité générale d'un état intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou moins prononcé mais ordinairement très durable, de pur fétichisme, constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. Cette constitution originaire des spéculations humaines serait sans doute difficile à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât à priori du point de vue rationnel où nous place l'ensemble de la théorie biologique de l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après tous les renseignemens exacts que l'on peut combiner sur ce premier âge social: enfin, l'appréciation judicieuse du développement individuel confirmerait évidemment, à cet égard, l'analyse immédiate de l'évolution collective. Beaucoup de philosophes sont néanmoins parvenus, d'après des méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir profondément des notions aussi irrécusables, en s'efforçant d'établir, au contraire, que le point de départ intellectuel a dû consister dans le polythéisme proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance spontanée à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière, passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés suprêmes. Quelques-uns même, qui, malgré leur prétendue résolution préalable de tout examiner librement, subissaient, à leur insu, l'empire, si rarement évitable, des opinions vulgairement consacrées, sont allés jusqu'à intervertir entièrement la progression naturelle des idées théologiques, en voulant représenter le monothéisme rigoureux comme la véritable source primordiale, d'où seraient ensuite issus, par corruption graduelle, le fétichisme après le polythéisme[2]. Il serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter aucunement ces diverses aberrations, si manifestement contraires, non-seulement à l'ensemble des observations les plus décisives sur l'homme et sur la société, mais encore à toutes les lois les mieux établies sur la marche nécessairement toujours graduelle de notre intelligence, jusque dans ses plus simples exercices. A tous égards, notre vrai point de départ, intellectuel ou moral, est inévitablement beaucoup plus humble que ne l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme a partout commencé par le fétichisme le plus grossier, comme par l'anthropophagie la mieux caractérisée; malgré l'horreur et le dégoût que nous éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable origine, notre principal orgueil collectif doit consister précisément, non à méconnaître vainement un tel début, mais à nous glorifier de l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, graduellement développée, de notre organisation spéciale, nous a enfin tant élevés au-dessus de cette misérable situation primitive, où aurait sans doute indéfiniment végété toute espèce moins heureusement douée.

[Note 2:] Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable que pour ceux qui admettent, à cet égard, une révélation directe et spéciale, suivant l'esprit du système catholique. Encore faudrait-il, même alors, concevoir cette révélation comme presque continue, ou du moins fréquemment renouvelée, afin de combattre sans cesse le retour toujours imminent à la marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues, incapables néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir suffisamment l'instinct spontané vers l'idolâtrie primitive.

D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce sujet, du véritable esprit scientifique, tout en admettant cette progression évidente et nécessaire du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme, sans laquelle la marche générale de l'humanité serait essentiellement inintelligible, sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse de la précédente, et qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être ici sommairement signalée, afin de prévenir, autant que possible, toute déviation quelconque relativement à ce terme primordial, dont l'altération rejaillirait naturellement sur tout le reste de la série sociale. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme comme n'ayant point strictement caractérisé le régime mental primitif, en ce sens que ce premier état, quelque grossier qu'il soit en effet, aurait été néanmoins toujours précédé lui-même par une enfance encore plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé d'une conservation trop entravée, ne présenterait qu'une existence toute matérielle, sans aucun souci d'opinions spéculatives quelconques, réduites même au degré le plus élémentaire et le plus spontané: tels seraient, par exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitans de la Terre de Feu, de diverses parties de l'Océanie, de quelques parties de la côte nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable hypothèse n'altérerait point essentiellement, à la manière des précédentes, notre progression fondamentale; elle n'aurait évidemment d'autre effet que d'y superposer un terme préliminaire, dont la considération propre pourrait être presque toujours écartée dans l'usage ultérieur de la série sociale. Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs aisément explicable, n'en offre pas moins, sous un autre aspect philosophique, une véritable importance, afin de maintenir scrupuleusement l'unité et l'invariabilité nécessaires de la constitution fondamentale de l'homme, si indispensable, comme je l'ai montré, au système rationnel de la sociologie positive. On voit, en effet, que, d'après cette hypothèse, les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé, sous une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il faudrait y admettre une époque où ils auraient absolument pris naissance, sans aucune autre manifestation antérieure: ce qui serait directement contraire à ce grand principe, fourni à la sociologie par la biologie, que, toujours et partout, l'organisme humain a dû présenter, à tous égards, les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement différer, en aucun cas, que par leur degré de développement et leur mode correspondant de satisfaction. Une telle position de la question suffit certainement pour la résoudre, et montre aussitôt que cette opinion doit nécessairement résulter d'une fausse appréciation des faits. Dans l'état même d'idiotisme et de démence, où l'homme paraît rabaissé au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore constater, avec les précautions convenables, l'existence d'un certain degré d'activité purement spéculative, qui se satisfait alors par un fétichisme très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, à plus forte raison, de penser que, à aucun âge de l'enfance sociale, l'homme normal, et doué, au moins implicitement, de toutes ses facultés, ait pu jamais être livré, d'une manière rigoureusement exclusive, à une vie purement matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation quelconque des besoins intellectuels, quelque oppressive qu'on veuille alors supposer la puissance d'un milieu défavorable. En principe, cette hypothèse serait évidemment insoutenable. Mais je puis d'ailleurs facilement indiquer la source très naturelle d'une pareille illusion, que me semblent partager encore presque tous les observateurs, même les plus judicieux et les plus sagaces, qui ont étudié, par une exploration directe, les premiers degrés de la vie sauvage; ce qui doit faire mieux ressortir l'utilité de cette rectification. Il suffit de remarquer, à cet effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle d'idées théologiques quelconques a été essentiellement conclue, non d'une conférence directe, qui n'eût pu même être convenablement établie, mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce plus ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai ci-après, le fétichisme, de sa nature, peut se développer beaucoup avant de donner lieu à aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ait atteint à l'état d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent fort tard, et tout près de sa transformation finale en polythéisme proprement dit. Telle est la simple origine de cette illusion, qui, malgré sa gravité, est, au fond, très excusable, chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par aucune théorie positive, propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse interprétation des faits.

On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a dû essentiellement commencer à la manière des animaux. Je l'admets en effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction qu'on en veut tirer, et qui repose, à mes yeux, sur une fausse appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Car je suis convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de loisir suffisant, une certaine activité spéculative (et beaucoup d'espèces en sont assurément susceptibles), parviennent spontanément, de la même manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier, consistant toujours à supposer les corps extérieurs, même les plus inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues aux impressions personnelles du spectateur. Une judicieuse exploration de l'intelligence des animaux ne laisse aucun doute sur la réalité de cette similitude essentielle, sauf la différence fondamentale que présente l'incontestable aptitude de l'entendement humain à se dégager graduellement de ces ténèbres primitives, qui, pour les autres organismes, même les plus éminens, doivent, au contraire, indéfiniment persister; excepté peut-être, chez quelques animaux choisis, un faible commencement de polythéisme, qu'il faudrait d'ailleurs attribuer surtout au contact humain. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage, d'une part, et, d'une autre part, un chien ou un singe, contemplent une montre pour la première fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est quant à la manière de formuler, aucune profonde diversité immédiate dans la conception spontanée qui, aux uns et aux autres, représentera cet admirable produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal véritable, ayant ses goûts et ses inclinations propres: d'où résulte, par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme radicalement commun, les premiers ayant seulement le privilége exclusif d'en pouvoir ultérieurement sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle du véritable degré de similitude nécessaire entre le développement mental de l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude correspondante de leurs organismes cérébraux, n'aboutit réellement qu'à confirmer de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition générale sur le vrai point de départ intellectuel de l'humanité.

Exclusivement habitués dès long-temps à une théologie éminemment métaphysique, nous devons éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras à comprendre réellement cette grossière origine, qui a dû fréquemment donner lieu à de graves méprises involontaires. C'est ainsi surtout que le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme, lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination usuelle d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au premier; puisque les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient pu sans doute aussi légitimement repousser le reproche banal d'adoration des images que le font aujourd'hui nos docteurs catholiques quant à l'injuste accusation des protestans. Mais, quoique nous soyons heureusement assez éloignés du fétichisme pour ne plus le concevoir aisément, chacun de nous n'a qu'à remonter suffisamment dans sa propre histoire individuelle, pour y retrouver la fidèle représentation d'un tel état initial. Tous les philosophes qui sauront aujourd'hui se dégager convenablement des opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme constitue nécessairement le vrai fond primordial de l'esprit théologique, envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins dans sa plus entière plénitude intellectuelle: c'est là que conviendrait éminemment la célèbre formule de Bossuet: Tout était dieu, excepté Dieu même, pourvu qu'on l'appliquât à un point de départ, et non à une chimérique dégénération; car on peut strictement dire, en effet, que, depuis cette première époque, le nombre des dieux a été sans cesse en décroissant, comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent involontairement entraîner, sous l'influence imparfaitement rectifiée de notre vicieuse éducation, à tenter de pénétrer le mystère de la production essentielle de phénomènes quelconques, simples ou compliqués, dont ils ignorent les lois naturelles, ils peuvent alors personnellement constater cette invariable tendance instinctive à concevoir la génération des effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être correspondant, toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est réellement autre chose que le principe philosophique du fétichisme proprement dit. Ceux qui, par exemple, auront souri avec le plus de dédain à la naïveté du sauvage animant spontanément la montre dont il admire le jeu, pourraient, à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus d'une fois dans une disposition mentale bien peu supérieure, malgré leur habitude d'un tel spectacle, quand ils contemplent, entièrement étrangers à l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent inexplicables, dus à quelque dérangement inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous serait, sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment la disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations comme autant d'indices des affections ou des caprices d'un être chimérique, si la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait maintenant à calmer notre inquiétude intellectuelle par l'immédiate supposition générale d'une certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, comme en beaucoup d'autres cas semblables préalablement analysés à notre entière satisfaction.

Ainsi, la philosophie théologique, convenablement approfondie, a toujours évidemment pour base nécessaire le pur fétichisme, qui divinise instantanément chaque corps ou chaque phénomène susceptibles d'attirer avec quelque énergie la faible attention de l'humanité naissante. Quelques transformations essentielles que cette philosophie primitive puisse ensuite subir graduellement, une judicieuse analyse sociologique y pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, jamais entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du point de départ. Non-seulement, par exemple, la théocratie égyptienne, dont celle des Juifs fut certainement une simple dérivation, a dû présenter, aux temps de sa plus grande splendeur, la co-existence régulière et très prolongée, dans les différentes castes de sa hiérarchie sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque les rangs inférieurs étaient encore restés au simple fétichisme, tandis que les premiers rangs étaient en pleine possession d'un polythéisme très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient même déjà élevés très probablement à une certaine ébauche du monothéisme; mais, en scrutant plus profondément l'esprit théologique, on peut, en outre, y reconnaître, en tout temps, par une analyse plus directe et plus décisive, des traces actuelles très prononcées du fétichisme fondamental, malgré les formes les plus métaphysiques qu'il ait pu affecter chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en effet, au fond, que cette célèbre conception de l'âme du monde chez les anciens, ou cette assimilation plus moderne de la terre à un immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon un véritable fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux verbiage philosophique? Il n'y a là, sans doute, comparativement au fétichisme spontané des temps primitifs, d'autre différence essentielle que de se rapporter à des êtres collectifs et abstraits au lieu d'êtres purement individuels et concrets. De nos jours même, qu'est-ce réellement, pour un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme dont se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et systématisé, enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations d'un principe déjà directement établi, il devient donc irrécusable que le pur fétichisme, loin de constituer une simple aberration de l'esprit théologique, en indique nécessairement la source fondamentale, et détermine son vrai caractère primordial, jusqu'aux temps beaucoup plus récens où, comme je l'expliquerai bientôt, son mélange de plus en plus intime avec l'esprit métaphysique proprement dit en altère profondément la nature originelle, néanmoins toujours reconnaissable à une saine exploration scientifique. Telle est donc notre théologie vraiment primitive, celle qui présente le plus complétement cette rigoureuse spontanéité, où réside, d'après le chapitre précédent, le privilége essentiel de toute philosophie théologique, et qu'aucun autre âge religieux n'a pu certainement offrir à un degré aussi parfaitement approprié à la torpeur initiale de l'entendement humain, alors ainsi dispensé même de créer la fiction facile des divers agens surnaturels, et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont nous sommes intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant d'abord expliquer suffisamment nos propres phénomènes, nous sert immédiatement de base uniforme à l'interprétation absolue de tous les phénomènes extérieurs. Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre, bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute long-temps produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration[3] formelle des animaux, quand ils offraient à l'homme, sous un aspect quelconque, un spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire dont il ne retrouvait pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît, à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de l'atmosphère, etc.

[Note 3:] Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins commun qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans doute, avec une véritable adoration directe, le respect spécial pour des animaux consacrés à quelque divinité extérieure, suivant un usage long-temps pratiqué chez les Grecs et même chez les Romains, indépendamment d'ailleurs de certains animaux habituellement entretenus comme instrumens de divination.

Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée, par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa première situation mentale. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la vie intellectuelle, ou, suivant la formule anatomique, de la région postérieure du cerveau sur la région frontale; d'une manière d'ailleurs essentiellement commune au développement de l'espèce et à celui de l'individu. Or, cet empire, évidemment plus prononcé à l'origine, des passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous les corps observables étant ainsi immédiatement personnifiés, et doués de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suffisamment l'éprouver, même en nous reportant, par la méditation la plus intense et la mieux dirigée, à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément combien cette exacte correspondance intime entre le monde et l'homme doit nous attacher profondément au fétichisme, qui réciproquement tend aussi, de toute nécessité, à prolonger spécialement un tel état moral. Cette co-relation spontanée peut encore se vérifier, même quand l'évolution humaine est la plus avancée, en considérant les organisations ou les situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective acquiert, à un titre quelconque, une prédominance très rapprochée de l'irrésistibilité. Malgré la plus grande culture intellectuelle, les hommes qui, pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière de la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition semblable (dont personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits, n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin d'exercer presque incessamment sur leurs propres pensées une très active surveillance, pour ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans l'état très prononcé de crainte ou d'espérance déterminé par une passion quelconque, à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, en personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux objets les plus inertes qui peuvent intéresser leurs affections actuelles. Ces tendances partielles ou passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une faible idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la fois complet et normal, il était d'ailleurs permanent et commun. La constitution, encore si métaphorique, du langage humain, dans les idiomes même les plus perfectionnés, en offre aussi, à mes yeux, un témoignage universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. On ne saurait douter, en effet, que la formation du fond essentiel de ce langage ne remonte, en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme proprement dit, qui a dû persister plus long-temps qu'aucun autre peut-être, par la lenteur plus spéciale des progrès qu'il comportait, comme je vais l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, qui attribue surtout le fréquent usage des expressions figurées à la seule disette de signes directs, est sans doute trop rationnelle pour devenir suffisamment admissible, autrement qu'envers une époque très avancée de l'évolution intellectuelle. Jusque alors, et précisément pendant les temps qui ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt le développement de la langue humaine[4], l'excessive surabondance des figures a dû tenir bien davantage au régime philosophique alors dominant, qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant directement tous les phénomènes possibles aux actes humains, devait faire introduire, comme essentiellement fidèles, des expressions qui ne peuvent plus nous sembler que métaphoriques, depuis que nous avons complétement dépassé l'état mental qui en motivait le sens littéral. Cet aperçu scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé par une remarque intéressante, déjà faite depuis long-temps, sur le décroissement graduel d'une telle tendance à mesure que l'esprit humain se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait point superflue l'ultérieure vérification spéciale, d'après un ensemble suffisant d'analyses philologiques convenablement instituées. Pour faciliter la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter ici une indication caractéristique, relative aux temps modernes, où la nature des métaphores se transforme insensiblement de plus en plus, en ce que, au lieu de transporter, comme dans l'état primitif, au monde extérieur les expressions propres aux actes humains, la révolution fondamentale qui s'accomplit graduellement dans notre manière de philosopher nous conduit, au contraire, à appliquer toujours davantage aux divers phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature inerte, dont la considération prépondérante constitue, comme je l'ai tant établi, la base nécessaire du véritable esprit scientifique, qui exercera désormais sur la constitution du langage humain une influence de plus en plus profonde.