[Note 11:] J'ai souvent entendu un marin distingué (mon malheureux ami feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé, avec une éminente rationnalité relative, le système entier de l'art de la guerre, à la fois terrestre et navale, conception extrêmement rare aujourd'hui, déplorer amèrement, pour caractériser la faible consommation intellectuelle exigée par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par sa nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins perfectionné maintenant que l'art de produire, malgré la difficulté supérieure de celui-ci. Mais, si ce militaire vraiment philosophe eût suffisamment complété son intéressante observation, comme son érudition spéciale, aussi judicieuse qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que, chez les anciens, la relation était essentiellement inverse, il y eût aperçu une nouvelle confirmation de cette heureuse transformation sociale qui, chez les modernes, faisant de plus en plus de la guerre une affaire habituellement accessoire, ne détourne ordinairement à cet usage que la moindre partie des efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.
Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, il nous reste maintenant à juger directement son aptitude sociale proprement dite, analysée d'abord sous le point de vue politique, alors nécessairement prépondérant, et ensuite sous l'aspect purement moral, qui manifeste plus qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel régime théologique.
L'ensemble des explications déjà contenues dans ce volume et dans le dernier chapitre du précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et industriels, et susceptible, par son ascendant spontané, de donner graduellement à la société humaine une consistance durable et une organisation régulière. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par l'intermédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale, à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle. Mais j'ai déjà suffisamment signalé, quoique d'une manière implicite, les heureuses conséquences sociales de cette institution vraiment fondamentale, organe nécessaire, en un genre quelconque, de ce progrès primitif, dont nous venons d'apprécier le principe essentiel et la marche générale. Il s'agit maintenant d'examiner surtout les conséquences directement politiques d'un tel établissement, en déterminant son influence nécessaire sur l'économie caractéristique des sociétés anciennes, considérées quant à la haute destination politique qui devait leur appartenir spécialement dans l'ensemble de l'évolution humaine.
En quelque état d'enfance que l'humanité soit considérée, elle manifeste toujours spontanément certains germes primordiaux des principaux pouvoirs politiques, soit temporels ou pratiques, soit même spirituels ou théoriques. Sous le premier point de vue, les qualités purement militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la prudence et la ruse, y deviennent habituellement, dans les expéditions de chasse ou de guerre, la base immédiate d'une autorité active, au moins temporaire. De même, sous le second aspect, quoique moins connu, par une simple extension naturelle du gouvernement domestique, la sagesse des vieillards, nécessairement chargés de transmettre l'expérience et les traditions de la tribu, y acquiert bientôt une certaine puissance consultative, sans excepter les peuplades où les moyens de subsistance sont restés encore assez précaires et assez incomplets pour exiger régulièrement le douloureux sacrifice des parens trop caduques. A cette autorité naturelle, on voit aussi commencer l'adjonction spontanée d'une autre influence élémentaire, celle des femmes, qui, en tout temps, a dû constituer, envers un pouvoir spirituel quelconque, un important auxiliaire domestique, tendant à modifier par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence, l'exercice direct de la prépondérance matérielle. C'est ainsi que, même sous le plus grossier fétichisme, la société humaine nous présente inévitablement, d'après une judicieuse analyse, les germes spontanés de tous les plus grands établissemens ultérieurs. Mais ces divers rudimens primitifs d'un système politique resteraient bornés, de toute nécessité, à une existence fort précaire et très imparfaite, à la fois essentiellement temporaire et locale, si le polythéisme ne venait point les rattacher graduellement à la double institution fondamentale d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct, qui peut seule permettre, entre les différentes familles, l'établissement naissant d'une véritable organisation sociale, susceptible de consistance et de durée. Telle est d'abord la principale destination politique de la philosophie théologique, ainsi parvenue à son second âge naturel. C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître que cette grande attribution sociale résulte directement de cet essor d'opinions communes sur les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, et de cette formation spontanée de la classe spéculative généralement respectée qui en devient spécialement l'organe indispensable; beaucoup plus que des craintes ou des espérances relatives à la vie future, auxquelles on a si abusivement rapporté de nos jours toute l'efficacité sociale des doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient encore certainement qu'une très faible influence. D'abord, en aucun temps, cette dernière force théologique n'a pu exercer une puissante action sous le point de vue purement politique, seul actuellement considéré; sa principale application a dû être essentiellement morale, quoique, même à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle, comme je le montrerai, le pouvoir, répressif ou directeur, inhérent à l'existence d'un système quelconque d'opinions communes. En outre, il est incontestable qu'une telle force n'a pu acquérir que fort tardivement une haute importance sociale, quand le polythéisme très développé avait déjà réalisé son principal office; ou, plus exactement, c'est sous le régime monothéique qu'elle a dû seulement obtenir sa plus grande efficacité, ainsi que je l'expliquerai au chapitre suivant. Ce n'est pas que, dès les premiers temps, l'homme n'ait dû involontairement obéir à cette tendance spontanée, à la fois mentale et morale, si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et même à supposer l'éternité d'existence, soit passée, soit surtout future. Mais cette croyance naturelle, à laquelle on attribue une influence si exagérée, subsiste certainement très long-temps avant de comporter aucune véritable application politique ou même morale: d'abord parce que les théories théologiques ne s'étendent que lentement, comme on l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la société; et ensuite par ce motif plus spécial que, après avoir été ainsi complétées, et lorsque la direction immédiate des affaires humaines est enfin devenue la principale fonction des dieux, ce n'est point essentiellement sur la vie future que portent encore les plus puissantes émotions de crainte et d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie présente, seule susceptible de toucher suffisamment des esprits aussi grossiers[12]. Indépendamment d'un tel auxiliaire, l'indispensable office politique du polythéisme, pour généraliser et consolider l'organisation naissante des sociétés humaines, a donc directement résulté, surtout à l'origine, de son institution spontanée d'un certain système d'opinions communes et d'une autorité spéculative correspondante, que le fétichisme n'avait pu suffisamment établir, et qui, évidemment, ne pouvaient provenir encore d'aucun autre principe quelconque. Dans cette phase sociale, la nature du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif de l'humanité, consiste essentiellement en fêtes nombreuses et variées, où l'essor primitif des beaux-arts trouve journellement un heureux exercice, et qui constituent souvent, chez des populations de quelque étendue, déjà liées par une langue commune, le principal motif des réunions habituelles; comme le montre si clairement l'exemple de la Grèce, dont les fêtes générales conservèrent long-temps une haute importance, jusqu'à l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir les différentes nations, malgré leurs fréquentes luttes intérieures. Puis donc que, même envers de simples divertissemens, la philosophie théologique et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul moyen réel d'organiser entre les hommes une convergence quelconque, à la fois étendue et durable, il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs naturels, quelle que soit leur origine propre, viennent spontanément puiser à cette source commune une indispensable consécration, sans laquelle leur influence sociale resterait trop bornée et trop fugitive, et dont l'inévitable nécessité explique assez le caractère essentiellement théocratique que la plupart des philosophes ont justement reconnu à tout gouvernement primitif.
[Note 12:] Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de fréquentes occasions de reconnaître, d'une manière nettement irrécusable, combien étaient encore récentes, de son temps, les théories morales du polythéisme sur les peines et les récompenses réservées à la vie future, puisque les plus éminens esprits paraissent alors principalement occupés à propager ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore chez les nations même les plus avancées. Cette observation n'est pas moins décisive d'après la lecture des livres de Moïse, où, malgré l'état de monothéisme prématuré qu'ils nous représentent, l'on voit clairement que cette grossière population, peu sensible encore à la justice éternelle, ne craignait essentiellement que la colère temporelle et directe de sa redoutable divinité.
Afin que l'aptitude politique du polythéisme puisse être convenablement caractérisée, il importe maintenant, après y avoir ainsi rattaché l'établissement passif d'une véritable organisation sociale, de considérer surtout cette organisation d'une manière active, c'est-à-dire quant au but général de la principale action politique propre à ce degré fondamental de l'évolution humaine: ce qui fera spécialement ressortir combien le polythéisme était profondément en harmonie politique avec l'état et les besoins correspondans de l'humanité aussi bien qu'avec la vraie nature du régime qui devait alors prévaloir.
Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin du volume précédent, pour établir que l'activité sociale devait être d'abord essentiellement militaire, il suffit de noter que la vie guerrière était alors, d'une part, strictement inévitable, comme seule conforme à la nature des penchans prépondérans pendant cette phase de notre développement, soit individuel, soit collectif, et, d'une autre part, non moins indispensable, en tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme politique un caractère déterminé, à la fois stable et progressif. Mais, outre cette propriété immédiate et spéciale, trop évidente pour exiger aucune explication, ce premier mode d'existence a une destination plus élevée et plus générale, en ce qu'il remplit, dans l'ensemble de l'évolution humaine, un office fondamental, quoique préparatoire, qui n'aurait pu être autrement réalisé. Il consiste à procurer graduellement aux associations humaines une grande extension, et, en même temps, à y déterminer spontanément, chez les classes les plus nombreuses, la prépondérance régulière et continue de la vie industrielle: double résultat nécessaire vers lequel tend alors le développement naturel de l'activité militaire, du moins quand elle peut suffisamment atteindre son but permanent, la conquête, suivant les conditions générales qui seront expliquées ci-après. Lorsque, de nos jours, on continue à préconiser systématiquement les propriétés civilisatrices de la guerre, comme si elles avaient pu conserver encore la même valeur, ce n'est sans doute essentiellement que par une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile, de la politique qui a dû prévaloir dans l'antiquité, et dont la prépondérance se fait ainsi sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la repousse, en vertu du pernicieux absolutisme de notre philosophie politique. Mais, restreinte à l'état social des anciens, ou à toute phase analogue du développement humain, cette appréciation est, au contraire, d'une profonde justesse, et manque seulement de toute la plénitude énergique qui conviendrait à une telle situation. Si, chez les modernes, la guerre, radicalement exceptionnelle, est devenue plutôt funeste que favorable à l'extension des relations sociales, il est clair que, chez les anciens, l'adjonction successive, par voie de conquête, de diverses nations secondaires à un seul peuple prépondérant, constituait nécessairement l'unique moyen primitif d'agrandir la société humaine. En même temps, cette domination ne pouvait s'établir et durer sans comprimer inévitablement, parmi toutes les populations ainsi subordonnées, l'essor spontané de leur propre activité militaire, de manière à instituer entre elles une paix permanente, et à les conduire par suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement initial serait autrement inintelligible, tant cette vie est peu conforme au vrai caractère de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque jour le vérifier aisément par l'examen attentif du développement individuel. Telle est donc l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle l'essor libre et naïf de l'activité militaire, spontanément issue, avec une irrésistible énergie, du premier état de l'humanité, tend nécessairement, de la manière la plus directe, à discipliner, à étendre, et à réformer les sociétés humaines, dès lors graduellement conduites, par cette indispensable préparation, à leur mode final d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse conséquence de sa supériorité intellectuelle et morale, l'homme a naturellement converti en un puissant moyen de civilisation cette énergique impulsion qui, chez tout autre carnassier, reste bornée au brutal développement de l'instinct destructeur.
L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité préliminaire, suffit pour faire sentir l'aptitude générale du polythéisme à seconder et même à diriger convenablement cet essor graduel de l'activité militaire. Quand on a cru que, chez les anciens, les guerres n'étaient point religieuses, c'est par suite d'une extension abusive du point de vue social propre aux nations modernes, chez lesquelles le spirituel et le temporel sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient intimement confondus dans l'antiquité. Si l'on peut dire, en un sens, que les anciens ne connurent presque jamais les guerres spécialement dites de religion, c'est précisément parce que toutes leurs guerres quelconques avaient nécessairement un certain caractère religieux, comme nous le voyons encore dans les phases sociales analogues; puisque, les dieux étant alors essentiellement nationaux, leurs luttes se mêlaient inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient toujours également les triomphes et les revers. Ce caractère se manifestait déjà sous le fétichisme, pendant les guerres acharnées, quoique presque stériles, auxquelles il devait présider, mais, par suite même de la trop grande spécialité des divinités correspondantes, alors pour ainsi dire particulières à chaque famille, les luttes militaires ne pouvaient comporter aucune grande efficacité politique. Les dieux du polythéisme offraient essentiellement ce juste degré de généralité qui permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment étendues, et, en même temps, cette mesure de nationalité qui les rendait propres à stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit guerrier. En un tel système religieux, qui comportait l'adjonction presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne pouvait consister qu'à subordonner les dieux du vaincu à ceux du vainqueur: mais, sous cette forme caractéristique, il a certainement toujours existé, à un degré quelconque, dans toutes les guerres anciennes, où il devait naturellement contribuer beaucoup à développer l'ardeur mutuelle, même chez les peuples dont les cultes étaient les plus analogues, et qui cependant adoraient chacun, d'une manière plus prononcée, quelque divinité éminemment nationale, familièrement mêlée à l'ensemble de leur histoire spéciale. Or, en même temps que le polythéisme stimulait ainsi directement l'esprit de conquête, il en assurait, non moins spontanément, la principale destination sociale, en facilitant l'adjonction graduelle des populations soumises, qui pouvaient alors s'incorporer à la nation prépondérante, sans renoncer aux croyances et aux pratiques religieuses qui leur étaient chères, à la seule condition de reconnaître l'inévitable supériorité des divinités victorieuses, ce qui, sous un tel régime théologique, n'exigeait point la subversion radicale de la première économie religieuse. Telles sont, en général, les propriétés militaires fondamentales qui caractérisent le polythéisme, et qui devaient le rendre, à cet égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme, mais au monothéisme lui-même, dont la destination politique est, en effet, d'une tout autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Le monothéisme, essentiellement adapté à l'existence plus pacifique des sociétés plus avancées, ne pousse point spontanément à la guerre, ou plutôt en détourne nécessairement, chez les peuples également parvenus à cette phase plus éminente du développement social. Envers les nations restées en arrière, le fanatisme monothéique n'inspire pas la passion de conquête proprement dite, parce qu'une telle religion ne saurait comporter l'adjonction réelle des autres croyances: son génie exclusif doit naturellement provoquer à l'entière extermination des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement continu, à moins d'une immédiate conversion totale; ainsi que l'histoire en offre tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément passés à un monothéisme avorté, avant d'avoir accompli suffisamment les diverses préparations sociales indispensables pour assurer l'efficacité d'une telle transformation, comme les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut donc méconnaître cette double harmonie fondamentale qui rendait le polythéisme spécialement apte à diriger le développement militaire des sociétés anciennes.
Afin de mieux caractériser le principe de cette importante attribution, je me suis expressément attaché à l'appréciation exclusive et directe de l'influence la plus intime et la plus générale, sans m'arrêter aucunement aux considérations accessoires, quelle qu'en soit l'importance réelle, et sur lesquelles d'ailleurs aucune indication essentielle n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il serait inutile d'expliquer la propriété, maintenant très connue, suivant laquelle le polythéisme devait spontanément offrir les plus puissantes ressources spéciales pour faciliter l'établissement et le maintien d'une rigoureuse discipline militaire, dont les diverses prescriptions quelconques pouvaient alors être placées, avec tant d'aisance, sous une protection divine toujours convenablement choisie, par la voie des oracles, des augures, etc., presque constamment disponibles, d'après le système régulier de communications surnaturelles que le polythéisme avait organisé, et que le monothéisme a dû essentiellement supprimer. On doit seulement appliquer, à cet égard, les réflexions générales indiquées au chapitre précédent sur la sincérité spontanée qui devait ordinairement présider à l'emploi de tels moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier aujourd'hui de jongleries, faute de nous reporter suffisamment à un tel état intellectuel, où les conceptions théologiques, profondément incorporées à tous les actes humains, à un degré qui n'a plus existé ensuite, et dont, par suite, nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément disposer à décorer naturellement d'une consécration religieuse les plus simples inspirations directes de la raison humaine[13]. Quand l'histoire ancienne nous offre quelques rares exemples d'oracles sciemment faux répandus à dessein dans des vues politiques, elle ne manque jamais de nous montrer aussi le peu de succès réel de ces misérables expédiens, par suite de cette solidarité fondamentale des divers esprits, qui doit essentiellement empêcher les uns de croire, avec une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement forgé par les autres. Sans insister davantage sur un sujet aussi aisément appréciable, je dois enfin plus spécialement signaler, dans le polythéisme, une autre propriété politique secondaire, qui lui appartient d'une manière directe et exclusive, et dont les modernes n'ont point assez compris la haute portée. Je veux parler de cette faculté d'apothéose, évidemment particulière à ce second âge religieux, et qui devait y tant concourir à exalter, au plus éminent degré, chez les hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme actif, et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le monothéisme a dû substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible équivalent: puisque, l'apothéose, tout en satisfaisant aussi pleinement au desir universel d'une vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial de promettre aux âmes vigoureuses l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et d'ambition dont le développement constituait pour elles le principal attrait de l'existence. Quand nous jugeons maintenant cette grande institution d'après le profond avilissement où elle était graduellement tombée pendant la caducité du polythéisme, où elle s'était réduite à une sorte de formalité mortuaire, uniformément appliquée, même aux plus indignes empereurs, nous ne saurions concevoir une idée convenable de la puissante stimulation qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs de foi et d'énergie, lorsque les plus éminens personnages pouvaient espérer, par un digne accomplissement de leur destination sociale, de s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux, à l'exemple des Bacchus, des Hercule, etc. Rien n'est plus propre qu'une telle considération à faire nettement comprendre que tous les principaux ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été réellement tendus par le polythéisme autant que leur nature puisse le comporter, en sorte que leur intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable décroissement. Cette incontestable diminution, alors tant déplorée par divers philosophes arriérés, qui voyaient ainsi l'humanité à jamais privée de l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois le développement social en ait certes aucunement souffert, peut d'ailleurs nous disposer aujourd'hui, par un rapprochement spontané, à pressentir, en général, le peu de solidité réelle des craintes analogues sur la prétendue dégénération sociale qui menacerait désormais de succéder à l'extinction totale du régime théologique, dont notre espèce a graduellement appris à se passer.
[Note 13:] Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent esprit que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant le précieux et irrécusable témoignage de Cabanis, avoir été souvent averti en songe de la véritable issue des affaires qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre, à plus forte raison, comment les grands hommes de l'antiquité pouvaient être sincèrement convaincus de la réalité des explications surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée au chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des philosophes actuels qui, après avoir reconnu que les anciens ne pouvaient journellement se dispenser de telles explications sur les moindres sujets de la philosophie naturelle proprement dite, croient devoir suspecter leur bonne foi dans l'extension très spontanée du même procédé logique aux déterminations beaucoup plus complexes de la philosophie morale et sociale.