Pour compléter cette appréciation abstraite des propriétés politiques du polythéisme, il ne nous reste plus maintenant qu'à considérer, sous un point de vue plus spécial, les conditions fondamentales du régime correspondant, dont nous venons de déterminer le but essentiel et l'esprit général: en d'autres termes, nous devons examiner enfin les caractères principaux, qui, toujours communs aux diverses formes réelles d'un tel régime, se montrent directement indispensables à son organisation effective. Ils consistent surtout dans l'institution nécessaire de l'esclavage, et dans l'inévitable confusion entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; double différence capitale de l'organisme polythéique des sociétés anciennes à l'organisme monothéique de la société moderne.
Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien l'esclavage était radicalement indispensable à l'économie sociale de l'antiquité, cependant le principe général d'une telle relation n'a pas encore été convenablement approfondi. Il nous suffira essentiellement, à cet égard, d'étendre jusqu'au point de vue individuel, notre explication fondamentale, ci-dessus limitée au point de vue national, sur la destination nécessairement guerrière des sociétés anciennes, considérée comme une fonction préliminaire sans laquelle l'ensemble de l'évolution humaine n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord aisément comment la guerre engendre spontanément l'esclavage, qui y trouve sa principale source, et qui constitue son premier correctif général. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette institution primitive, nous empêche d'apprécier l'immense progrès qui dut immédiatement résulter de son établissement originaire, puisqu'elle succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation des prisonniers, aussitôt que l'humanité fut assez avancée pour que le vainqueur, maîtrisant ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité finale qu'il retirerait des services du vaincu, en l'agrégeant, à titre d'auxiliaire subalterne, à la famille qu'il commandait: progrès qui suppose un développement industriel et moral bien plus étendu qu'on ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse remarque de Bossuet, la seule étymologie devrait encore suffire pour nous rappeler constamment, d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était primitivement qu'un prisonnier de guerre dont on avait épargné la vie, au lieu de le dévorer ou de le sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est fort probable que, sans une telle transformation, l'aveugle passion guerrière du premier âge social aurait déterminé depuis long-temps la destruction presque entière de notre espèce. Les services immédiats d'une semblable institution n'ont donc besoin d'aucune explication, non plus que son inévitable spontanéité. Mais son office capital pour l'évolution ultérieure de l'humanité n'est pas moins incontestable, quoique plus mal apprécié. D'une part, en effet, elle était évidemment indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité, dont nous avons ci-dessus reconnu la destination vraiment fondamentale, et qui eût été certainement impossible, au degré convenable d'intensité et de continuité, si tous les travaux pacifiques n'avaient pas été confiés à des esclaves, soit individuels, soit collectifs: en sorte que l'esclavage, d'abord résulté de la guerre, servait ensuite à l'entretenir, non-seulement comme principale récompense du triomphe, mais aussi comme condition permanente de la lutte. En second lieu, sous un aspect essentiellement méconnu, mais non moins capital, l'esclavage antique n'avait pas une moindre importance relativement au vaincu, ainsi forcément conduit à la vie industrielle, malgré son antipathie primitive. A cet égard, l'esclavage a eu, pour les individus, la même destination générale que celle ci-dessus attribuée, pour les nations, à la conquête. Plus on méditera sur l'aversion profonde que le travail régulier et soutenu inspire d'abord à notre défectueuse nature, que l'ardeur guerrière peut seule arracher primitivement à son oisiveté chérie, mieux on comprendra que l'esclavage offrait alors la seule issue générale au développement industriel de l'humanité. Cet éloignement primordial pour la vie laborieuse ne pouvait être, en effet, radicalement surmonté, chez la masse des hommes, que par l'action combinée et long-temps maintenue des plus énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément résulter d'une pareille institution, où le travail, d'abord accepté comme gage de la vie, devenait ensuite le principe de l'affranchissement. Tel est le mode fondamental suivant lequel l'esclavage antique devait constituer, dans l'ensemble de l'évolution humaine, un indispensable moyen d'éducation générale, qui ne pouvait être autrement suppléé, en même temps qu'une condition nécessaire de développement spécial.
Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai indiqué ailleurs, des difficultés presque insurmontables à juger sainement une telle économie sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement l'image que d'après notre esclavage colonial, véritable monstruosité politique, qui ne peut donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage ancien. Cette aberration partielle et momentanée, si déshonorante pour notre civilisation, tend nécessairement à la compression commune de l'activité du maître et de celle de l'esclave, par suite de leur caractère également industriel, qui fait envisager le repos de l'un comme une conséquence spontanée du travail de l'autre, et qui cependant doit inspirer toujours à l'inquiète jalousie du premier une intime répugnance contre l'essor graduel du second. Tout au contraire, dans l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se secondaient mutuellement pour le développement simultané de leurs activités hétérogènes mais co-relatives, militaire chez l'un, industrielle chez l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient comme réciproquement indispensables, de façon à permettre franchement, des deux parts, et même à faciliter directement, jusqu'à un degré déterminé, cette double évolution préliminaire, dont le terme naturel sera posé au chapitre suivant. Le maintien des institutions devant être d'autant moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état social correspondant, rien n'est plus propre, assurément, à vérifier cette appréciation comparative, que le contraste caractéristique entre la conservation presque spontanée, pendant une longue suite de siècles, de l'esclavage ancien, sans occasionner de crises dangereuses, si ce n'est en quelques cas extrêmement rares, quoique les esclaves fussent habituellement beaucoup plus nombreux que les maîtres, et les immenses efforts continus des modernes pour procurer, sur quelques points secondaires du monde civilisé, une chétive existence de trois siècles à cette anomalie factice, au milieu d'horribles dangers toujours imminens, malgré la prépondérance matérielle des maîtres, puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à faire ainsi dégénérer en une inqualifiable barbarie, entièrement étrangère à l'évolution fondamentale de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine, l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels d'une institution pleinement normale, puisque, né de la guerre, on le voit cependant se produire alors, sans aucune irrésistible contrainte, par une foule de voies secondaires, comme la vente volontaire des enfans, l'assujétissement des insolvables, etc.; outre que la possibilité constante, et fréquemment réalisée, d'une telle infortune, chez les hommes même les plus libres et les plus puissans, y compris les rois, par suite de l'intensité et de la continuité des guerres anciennes, devait nécessairement inspirer une répugnance beaucoup moindre pour un semblable changement de situation, dont nul ne pouvait jamais se croire suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue que nous pouvons explorer aujourd'hui, ne voit-on pas souvent des sauvages spontanément amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer même leur renonciation volontaire à la liberté comme une sorte d'extrême enjeu? Ce n'est pas sans une profonde raison que tous les philosophes de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient beaucoup d'hommes comme essentiellement nés pour la servitude; pourvu que, au lieu du sens absolu alors faussement attaché à cette maxime, on la restreigne constamment à l'état d'enfance sociale qui l'avait réellement inspirée, et envers lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante sécurité et l'irresponsabilité totale propres à l'existence servile doivent long-temps la rendre supportable, et quelquefois même desirable, aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique de l'humanité n'est pas encore suffisamment développée; comme les sociétés les plus avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui des exemples irrécusables, quoique heureusement exceptionnels.
Au premier aspect, on ne saisit pas nettement la corelation naturelle du polythéisme à l'institution de l'esclavage, malgré l'éclatant témoignage que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse historique. Mais, puisque nous avons reconnu ci-dessus l'aptitude nécessaire du polythéisme à seconder directement le développement spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par un prolongement plus spécial des mêmes motifs, que cet état théologique soit essentiellement en harmonie avec une telle condition sociale, spontanément inséparable de la vie guerrière. Une appréciation immédiate montre, en effet, que le polythéisme doit, à cet égard, correspondre généralement à l'esclavage, comme, d'une part, le fétichisme à l'extermination habituelle des prisonniers, et, d'une autre part, le monothéisme à l'affranchissement final des serfs, ainsi que je l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant. Car, le fétichisme est une religion trop individuelle et trop locale pour établir, entre le vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel, susceptible de contenir suffisamment, à l'issue du combat, la férocité naturelle; tandis que le monothéisme est, au contraire, tellement universel, qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du même vrai dieu, une aussi profonde inégalité, sans leur permettre néanmoins une aussi intime familiarité avec les partisans d'une autre croyance. En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également contraires à l'esclavage, par suite des mêmes caractères essentiels qui les rendent impropres à la conquête, sauf les perturbations accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront toujours la relation principale. Sans doute, le monothéisme n'est point, de sa nature, absolument incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec la conquête: mais il n'en a pas moins sans cesse tendu à en détourner pareillement l'humanité; et cette influence s'est pleinement manifestée dans tous les cas où le régime monothéique, véritablement spontané et opportun, a pu succéder convenablement aux préparations sociales indispensables, comme le montrera la leçon suivante. Les deux âges extrêmes de la vie religieuse étant ainsi généralement exclus d'une telle explication, il faut bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par le polythéisme, fournisse la base spirituelle de cette grande institution, qui, sans doute, n'a pas dû se passer d'un pareil appui plus que tant d'autres moins importantes. Or, on reconnaît directement, en effet, quant à l'esclavage comme envers la conquête, que le polythéisme avait, par sa nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de spécialité pour maintenir les distances: le vainqueur et le vaincu, quoique conservant chacun ses dieux propres, avaient assez de religion commune pour comporter entre eux une certaine harmonie habituelle, pendant que, d'un autre côté, la profonde subordination de l'un à l'autre était consacrée par celle des divinités correspondantes. C'est ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait spontanément, presque au même degré, d'une part à l'immolation journalière des prisonniers, d'une autre part à leur affranchissement régulier, et conduisait immédiatement à sanctionner et à consolider leur esclavage habituel.
Examinons maintenant le second caractère essentiel de l'ancienne économie sociale, c'est-à-dire, la confusion profonde qui s'y manifeste, à tous égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, habituellement concentrés chez les mêmes chefs; tandis que leur séparation régulière constitue l'un des principaux attributs politiques de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. L'autorité spéculative, alors purement sacerdotale, et la puissance active, essentiellement militaire, furent toujours intimement unies sous le régime polythéique de l'antiquité; et cette combinaison inévitable était en relation nécessaire avec la destination générale que nous avons reconnue ci-dessus devoir être propre à ce régime pour l'ensemble de l'évolution humaine; telle est l'importante explication qui nous reste à établir sommairement, afin que le système fondamental de la politique ancienne soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons pas d'ailleurs à distinguer encore entre les deux modes très différens qu'a dû offrir nécessairement cette concentration caractéristique, suivant que les attributions militaires étaient subordonnées aux fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le caractère militaire avait absorbé, par un développement plus spécial, l'esprit sacerdotal. Quoique nous devions bientôt considérer ces deux modes comme nécessairement relatifs, l'un à l'origine du polythéisme, l'autre à sa destination principale, cette distinction, ici prématurée, compliquerait inutilement notre appréciation abstraite et générale, qui en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée.
L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement connaître cette admirable séparation, spontanément établie, au moyen-âge, sous l'heureux ascendant du catholicisme, entre le pouvoir purement moral, essentiellement destiné à régler les pensées et les inclinations, et le pouvoir proprement politique, directement appliqué aux actes et aux résultats. Cette division capitale suppose nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, un développement préalable dans l'organisme social, qui était certainement impossible à une telle époque, où la simplicité et la confusion primitives des idées politiques n'eussent même pas permis de comprendre la distinction régulière du maintien des principes généraux de la sociabilité d'avec leur usage spécial et journalier. Outre ces conditions intellectuelles, une pareille séparation ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi son existence propre, d'après une origine indépendante, tandis que, chez les anciens, ils dérivaient toujours nécessairement l'un de l'autre, soit que le commandement militaire ne constituât qu'un simple accessoire de l'autorité sacerdotale, soit, au contraire, que celle-ci fût réduite à servir d'instrument habituel à la domination des chefs de guerre. Enfin, la nature nécessairement étroite et locale de la politique ancienne, essentiellement bornée à une ville prépondérante, lors même que son empire a dû ensuite s'étendre progressivement à des populations très considérables, s'opposait évidemment, d'une manière spéciale, à toute idée d'une semblable division, dont le principal motif immédiat, au moyen-âge, est précisément résulté du besoin de rattacher à un pouvoir spirituel commun des nations trop éloignées et trop diverses pour que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas inévitablement distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il mieux le vrai génie politique de l'antiquité que cette confusion fondamentale et continue entre les mœurs et les lois, ou les opinions et les actions; les mêmes autorités y étant toujours occupées à régler indifféremment l'un et l'autre, quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement. Jusque dans les cas qui, par leur nature, semblaient devoir indiquer spontanément la possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et indépendant du pouvoir temporel, ce mélange intime se reproduit encore au plus haut degré: comme le témoignent clairement ces mémorables occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait expressément la puissance constituante à un citoyen sans magistrature active, et qui, ainsi devenu momentanément législateur suprême, ne pensait néanmoins jamais à organiser aucune séparation permanente entre le pouvoir moral et le pouvoir politique, quoique sa propre position dût tendre évidemment à lui en suggérer l'idée. Les philosophes eux-mêmes, dans leurs utopies les plus hasardées, offrant toujours un inévitable reflet du génie dominant de la société contemporaine, ne distinguaient pas davantage entre le réglement des opinions et celui des actions, également confiés à une seule autorité fondamentale; et, cependant, l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs, chez les principales nations grecques, doit être regardée comme le premier germe véritable de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient le plus exagéré le chimérique espoir ultérieur d'une société finalement régie par des philosophes, ne concevaient ainsi qu'une pareille concentration de tous les pouvoirs essentiels en de telles mains; ce qui, d'ailleurs, bien loin de constituer, suivant leur pensée, un vrai perfectionnement politique, n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation capitale, même comparativement à l'ordre social très imparfait qu'ils prétendaient améliorer, comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir.
Envisagée sous un autre aspect général, cette confusion fondamentale, chez les anciens, entre les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses indications précédentes, mais, en outre, strictement indispensable à l'entière réalisation de la haute destination politique que nous avons reconnue ci-dessus devoir appartenir à cet âge préparatoire de l'humanité. Il est clair, en effet, que l'activité militaire n'aurait pu alors se développer convenablement, de manière à remplir suffisamment sa mission principale, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle n'eussent pas été habituellement concentrées chez une même classe dirigeante. Ce double caractère journalier des chefs militaires, à la fois pontifes et guerriers, constituait le plus puissant appui de la rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, à cette époque, la nature et la continuité des guerres, et qui n'aurait pu autrement acquérir l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, l'action collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été radicalement entravée par toute séparation essentielle entre les deux autorités fondamentales, dont les inévitables conflits eussent alors tendu presque toujours à troubler la direction générale des guerres et à gêner la réalisation finale de leurs principaux résultats. Ainsi, soit au dedans, soit au dehors, le développement continu de l'esprit de conquête exigeait, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance et une unité de conception et d'exécution, également incompatibles avec nos idées modernes sur la division élémentaire des deux grands pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera directement, en effet, d'une manière irrécusable, la liaison intime et réciproque qui a dû exister entre l'établissement d'une telle division et le décroissement général du système militaire, dès lors devenu essentiellement défensif, conformément à la nature propre du monothéisme. Dans les cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, où le monothéisme s'est montré favorable à l'essor intense et prolongé de l'esprit de conquête, comme chez les Musulmans surtout, on doit noter que cette anomalie a constamment coïncidé avec la conservation, aussi peu normale, sous cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne confusion des pouvoirs: tant une telle concentration est nécessairement inséparable du libre et plein développement de l'activité militaire.
Après avoir ainsi reconnu combien cette intime combinaison était à la fois inévitable et indispensable dans la politique générale de l'antiquité, il est aisé de concevoir maintenant sa corelation fondamentale avec la nature propre du polythéisme correspondant. Nous constaterons spécialement, au chapitre suivant, la tendance nécessaire du monothéisme à séparer le pouvoir spirituel du pouvoir temporel, du moins quand il s'établit spontanément, chez une population convenablement préparée, où, sans une telle séparation, il ne saurait réaliser sa principale destination sociale. Il suffit ici de reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est radicalement incompatible avec toute semblable division. Or, il est évident que la multiplicité des dieux, par l'inévitable dispersion qui en résulte dans l'action théologique, s'oppose directement à ce que le sacerdoce acquière spontanément une homogénéité et une consistance qui lui soient propres, et sans lesquelles néanmoins son indépendance envers le pouvoir temporel ne saurait être aucunement assurée. Trop éloignés désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes méconnaissent ou négligent la rivalité fondamentale qui devait habituellement régner entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré l'instinct commun du sacerdoce, tendait nécessairement à prévenir ou à dissoudre toute grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût sérieusement l'empêcher. Chez les nations polythéistes les mieux connues, les différent sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, en effet, comme essentiellement isolés dans leur existence propre et indépendante, et ne se trouvent finalement rapprochés que par leur uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, aisément parvenue à s'emparer directement des principales fonctions religieuses. Le pouvoir théologique n'a pu alors éviter une telle subalternité que dans les cas où il a dû, au contraire, devenir, ou plutôt rester, absolument prépondérant, par suite d'un essor très rapide de la première évolution intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé de l'activité militaire, comme je l'expliquerai ci-après. En aucune occasion, la nature du polythéisme n'a pu comporter l'existence d'un véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct et indépendant du pouvoir temporel correspondant, sans que l'un des deux fût réduit à ne constituer habituellement qu'un simple appendice de l'autre ou son instrument général.
Cette explication sommaire achève de faire convenablement ressortir l'éminente aptitude du polythéisme à correspondre spontanément aux principaux besoins politiques de l'antiquité; puisque, après avoir précédemment constaté sa tendance directe à seconder le développement naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons maintenant son influence spéciale pour établir nécessairement la concentration fondamentale des pouvoirs sociaux, indispensable à la plénitude de ce développement. Telle est, du moins, le jugement essentiel qu'il faut porter de cette grande corelation, qui doit être surtout appréciée d'après la destination générale, si capitale quoique purement provisoire, qui devait caractériser cet âge social, dans l'ensemble de l'évolution humaine, suivant nos démonstrations antérieures. On méconnaîtrait radicalement, à cet égard, le véritable esprit de l'histoire, si, selon des habitudes encore trop dominantes, au lieu de considérer principalement le polythéisme dans sa période active et progressive, on persistait, au contraire, à y faire prévaloir l'examen de son époque de décomposition, où il est incontestable, en effet, que le maintien trop prolongé de cette concentration caractéristique, si long-temps nécessaire, devint, chez tant d'indignes empereurs, le principe du plus dégradant despotisme que l'humanité ait pu jamais subir. Mais n'est-il pas évident que le système de conquête, alors suffisamment développé, avait déjà pleinement atteint sa principale destination sociale; ce qui, en dissipant à jamais l'utilité provisoire de cette confusion spontanément établie, par le polythéisme, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, n'en laissait plus subsister que les inévitables dangers, jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y a-t-il, en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à toute vicieuse prépondérance d'une institution quelconque, survivant mal à propos à l'accomplissement total de son office provisoire? En terminant cette importante appréciation, je crois d'ailleurs ne devoir pas négliger ici l'occasion très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement, sous un rapport capital, l'inconséquence radicale qui caractérise aujourd'hui notre philosophie politique, considérée en ce qu'elle a de commun à tous les partis et à toutes les écoles. J'ai remarqué, au commencement du volume précédent, avec quelle déplorable unanimité on repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, les autres par désuétude de son véritable esprit, toute division réelle entre les deux pouvoirs, mais en continuant cependant à rêver le monothéisme comme base nécessaire de l'ordre social. Or, il est désormais évident que l'on s'efforce ainsi de concilier deux conditions essentiellement incompatibles; et le chapitre suivant achèvera de dissiper implicitement toute incertitude à ce sujet, en rendant irrécusable la corelation spontanée du monothéisme avec une telle division. Ceux qui, de nos jours, dans leurs étranges pensées de progrès, dictées par une aveugle imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir cette concentration primordiale, alors aussi fondamentale qu'elle serait maintenant dangereuse et heureusement impossible, devraient donc, d'après les explications précédentes, pour être suffisamment conséquens à leurs vains projets, ne pas s'arrêter au monothéisme, naturellement antipathique à un tel régime, et rétrograder de plein saut jusqu'au polythéisme proprement dit, qui en constituait certainement l'indispensable fondement.
Telles sont, en général, les relations nécessaires du polythéisme avec les deux principales conditions caractéristiques de la politique de l'antiquité. Après les avoir ainsi séparément appréciées, il suffit ici, en les rapprochant, de signaler d'ailleurs leur intime et constante affinité. Or, il faut bien que l'institution de l'esclavage et la confusion élémentaire des deux pouvoirs soient, en réalité, étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a toujours historiquement coïncidé avec la cessation de l'autre, comme je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Il est clair directement, en effet, que l'esclavage ancien était nécessairement en harmonie avec cette réunion fondamentale de l'autorité spirituelle à l'autorité temporelle, qui donnait spontanément à l'empire du maître une certaine consécration religieuse, et qui, en même temps, affranchissait cette subordination domestique de toute interposition sacerdotale distincte, propre à contenir cet ascendant absolu.