Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme, d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue, pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme.

Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle, domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue la principale base, et restait entièrement livré à la seule action spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive, par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité, ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral, sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie, auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé. Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter, suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé, les plus importantes relations de famille, par les désastreuses facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie. Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle, devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque chez les meilleurs naturels.

En considérant de la même manière l'autre condition politique fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général, directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique, a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté, en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était, en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à-dire, essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut, encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer, quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs, et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière, si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport, la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je l'indiquerai plus loin.

Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit, c'est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière directe et complète, le développement caractéristique de leur activité militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite, quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques, autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés, en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté, le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard, n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile, à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi, l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y construire librement son type idéal de justice et de perfection, de manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance, rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination caractéristique de ce premier âge social.

Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle, et finalement sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général, dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés, de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme. Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention spontanée de l'esprit religieux: on n'en saurait douter à l'égard même des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne, soit pour agir, soit pour résister. En second lieu, relativement à la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché par le fétichisme, secondant déjà, de la manière la plus naturelle, l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif de l'ensemble de l'éducation morale. Il serait superflu d'insister ici sur l'admirable relation d'un tel sentiment prépondérant, à la destination spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu d'étendue des nations anciennes, soit de la nature même des guerres, qui devait, aux yeux de chacun, présenter sans cesse comme imminents la mort ou l'esclavage, dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul habituellement préserver. Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une telle disposition, où la haine de tous les étrangers quelconques était toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes, elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue un indispensable degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais être impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour universel de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée eût inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité. On doit aussi, sous le même aspect, rapporter au polythéisme la première organisation régulière d'un ordre très essentiel, et aujourd'hui trop superficiellement apprécié, de relations morales élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme a, comme je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit des usages, publics ou privés, qui, par le respect général des vieillards, et l'habituelle commémoration des ancêtres, tendent à entretenir ce sentiment fondamental de la perpétuité sociale, si indispensable à tous les âges de l'humanité, et qui doit désormais devenir encore plus nécessaire à mesure que les espérances théologiques relatives à la vie à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant; en même temps que la philosophie positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai en son lieu, à le développer beaucoup plus qu'il n'a pu l'être jusqu'ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l'intime liaison de l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, passée, ou future.

La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale domestique, dont l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable interposition naturelle entre la morale personnelle et la morale sociale, alors trop directement rattachées l'une à l'autre, par suite de la prépondérance nécessaire de la politique. C'est là surtout, comme le chapitre suivant nous l'expliquera, le titre le plus spécial du catholicisme à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour avoir enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, en s'attachant principalement à constituer la famille, et à faire dépendre les vertus sociales des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait méconnaître l'influence préalable du polythéisme dans le premier essor de la morale domestique. En se bornant à l'indiquer ici sous le rapport le plus fondamental, c'est-à-dire, quant aux relations conjugales, c'est, évidemment, pendant le règne du polythéisme que l'humanité s'est irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu'on ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat du climat, chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment l'échelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qu'au Midi, un attribut nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt que la pénurie des subsistances n'empêche plus la brutale satisfaction de l'instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire et constante de l'état polygame, il n'en reste pas moins vrai que, dans notre espèce, encore plus que chez tant d'autres, en vertu même de sa supériorité caractéristique, l'état purement monogame est le plus favorable, pour chaque sexe, au plus complet développement de nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu'il serait ici superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard, les déplorables aberrations momentanées de notre anarchique situation mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de cette grande condition sociale a-t-il déterminé bientôt, presque dès l'origine du polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste. Les diverses phases principales du régime polythéique ont même été toujours accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel a constamment tendu à mieux développer, au profit commun de l'humanité, la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vrai caractère social de la femme était encore loin d'être suffisamment prononcé, en même temps que sa dépendance inévitable envers l'homme restait trop affectée de la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait du vrai génie féminin se manifeste même, sous le polythéisme, par un indice qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler d'abord présenter, au contraire, un symptôme spécial de l'importance politique des femmes; je veux parler de cette participation constante, quoique secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui leur est alors directement accordée, et que le monothéisme leur a irrévocablement enlevée. La civilisation développe essentiellement toutes les différences intellectuelles et morales, celles des sexes aussi bien que toutes les autres quelconques: en sorte que ces sacerdoces féminins propres au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour la condition correspondante des femmes, que celles qu'on pourrait également induire de cette existence presque contemporaine de femmes chasseresses et guerrières, toujours et partout trop inhérente à un tel âge social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, quelque étrange qu'elle doive maintenant paraître. Du reste, il serait certainement inutile de signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent, avec une entière évidence, combien l'état social des femmes était radicalement inférieur, sous le régime polythéique de l'antiquité, à ce qu'il est devenu ensuite sous l'empire du christianisme. Il suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si justement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujours fait la honte morale de l'antiquité tout entière, même chez ses plus éminens personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus pures émotions sympathiques, en réservant essentiellement l'union sexuelle pour son indispensable destination physique, comme l'ont systématiquement exposé, avec une si révoltante naïveté, dans la Grèce et à Rome, tant d'illustres philosophes et hommes d'état, à tous autres égards très recommandables. L'intime corelation de cette grande aberration primitive avec la vie habituellement trop isolée du sexe mâle chez les peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite, malgré l'état agricole, chez les nations constamment en guerre, est d'ailleurs trop évidente pour exiger aucune explication, quand on pense à l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans notre vie moderne, la société presque continuelle des deux sexes. J'ai, en outre, déjà suffisamment signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage dans l'ancienne économie sociale, comme tendant à altérer gravement l'institution même de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient annuler l'indispensable participation du polythéisme à ébaucher aussi, à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique, quoique avec moins d'efficacité qu'envers la morale personnelle et la morale sociale, par une impulsion spontanée qui n'aurait pu alors provenir d'aucune autre source spirituelle.

Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, pour notre but principal, l'importante appréciation abstraite des différentes propriétés générales, intellectuelles ou sociales, qui caractérisent le polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble de cet examen approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe, après les comparaisons convenables, cette impression finale que, malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel régime, par l'homogénéité supérieure et la connexité plus intime de ses divers élémens essentiels, tendait spontanément à développer des hommes bien plus consistans et plus complets qu'il n'a pu en exister depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins uniformément et moins purement théologique, sans être jusqu'ici assez franchement positif. Mais, quoi qu'il en soit, il nous reste maintenant, pour avoir convenablement réalisé l'appréciation fondamentale de ce grand âge religieux, à le considérer encore sous un aspect plus spécial, sans toutefois descendre jusqu'aux considérations concrètes incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement les diverses formes essentielles qu'a dû successivement affecter un tel régime, relativement au mode déterminé suivant lequel chacune d'elles devait inévitablement participer à la destination générale précédemment attribuée au polythéisme dans l'évolution totale de l'humanité. On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le polythéisme essentiellement théocratique et le polythéisme éminemment militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel; il faut ensuite, par une analyse plus précise, et cependant aussi indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où l'activité militaire, quoique continue, n'a pu encore suffisamment atteindre son but principal, et celui où l'esprit de conquête a pu enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: ce qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l'ensemble du régime polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, et finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l'attribution propre et l'invariable succession.

Un système politique caractérisé principalement par la domination presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors ébaucher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être convenablement développé que sous l'ascendant du polythéisme proprement dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste, en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques: d'où résulte le pur régime des castes, hiérarchiquement subordonnées l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives, sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique organisation n'ayant pas été formée essentiellement pour la guerre, qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager, la caste la plus inférieure et la plus nombreuse n'y est point nécessairement dans l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par la sujétion individuelle, mais dans un état de profond assujétissement collectif, qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et moins favorable à un affranchissement ultérieur.

On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir profondément caractéristique que sous l'influence permanente, suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais pu exercer ensuite une action sociale aussi capitale, ont surtout consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte, dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan, etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit de ce régime. Outre cette multiplicité d'exemples décisifs, qui suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne civilisation.

Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à l'origine, que l'hérédité générale des professions, qui fournit aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant que la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point, à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale, elle n'en procède pas moins, au fond, du même principe élémentaire, d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur, soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer, sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine, en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle, dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité, que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.