En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative, naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de ses travaux. Aussi, en tous genres, les élémens primitifs de nos connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires. La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie, avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin fondamental, et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte, intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre qui lui étaient journellement indispensables à tous égards. Jamais il n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin. Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur, ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce régime à développer soigneusement, par une première culture, à la fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer, dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directement développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui, quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste, la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme militaire.
Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait, et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un autre classement social[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit, comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche, infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation, dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette suprématie, la principale stimulation de son propre développement. Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des connaissances physiques; à peu près comme si la population était soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement, dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite inévitable de l'économie fondamentale de la nature humaine, et qui condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique: en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande destination au perfectionnement. Je me borne à indiquer ici cette considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre, dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général, au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité. En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à tout perfectionnement notable, aucune partie ne pouvant être isolément améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple, si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui serait naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de domination politique. Toute autre partie quelconque du système social pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation, l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté, méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque, dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont spontanément absorbé les vainqueurs, comme l'histoire nous le montre par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou de dynasties.
[Note 14:] Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les effets qu'on veut ainsi leur attribuer.
En considérant de plus près le passage général du polythéisme théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante révolution ainsi accomplie communément dans cette organisation primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe, faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.
A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes, en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain et celle de la société, il est certain que dès lors la principale évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en commençant par le régime grec. Par cela même que ce premier régime est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre, il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.
Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque, suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore aboutir à sa grande destination sociale, par le développement graduel d'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre, on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique, en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes, etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément, sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue[15]. De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le peuple romain[16] à poursuivre graduellement la conquête universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer finalement ses plus proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire central à peine équivalent à un moyen département français, et tout autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.
[Note 15:] Le principe de la colonisation a exercé une influence tellement capitale sur la destination, essentiellement intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle, devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait y tempérer spécialement l'essor militaire.
[Note 16:] Il est clair, par exemple, que les Spartiates n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit. Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable fonction dans le système total de la civilisation grecque, comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si noblement combattue.
Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour empêcher le développement, long-temps imminent, du régime théocratique, auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique. Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute, malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif. Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée, et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire: la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement cette nouvelle culture, surtout quant aux beaux-arts. Cependant, cette tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté, préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal, et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires. Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capital a dès lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement théocratique.
Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté, j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive, et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor simultané de la philosophie proprement dite.