Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite, bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel, sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une division nouvelle, première base directe de notre propre développement scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à présider à toutes les spéculations de l'antiquité.

Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle, et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque, l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte, en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité, première indication décisive des immenses services que la science devait rendre un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque. Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté, sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocrate sur l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées, dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un avenir alors extrêmement lointain.

Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial, j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter, à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive, puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement prépondérant, il n'en pouvait être aucunement ainsi en un temps où, exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire, l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable: ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître, déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation du musée d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif sur le polythéisme stationnaire.

Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le système général de la philosophie théologique, suivant la marche élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie fondamentale du développement mental. Avant même que les études astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques, des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent réellement un vague pressentiment initial de la subordination ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt fondamental de la philosophie à la science, première base véritable de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques, d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument, éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois, avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprême direction future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas, au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique, une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet, qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique, comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de sa principale activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand on voit le progrès continu du doute universel et systématique, conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante, nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité, la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation intellectuelle, elle ne saurait être finalement guère plus favorable, lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.

J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée, quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit être bien plus nettement saisissable, et dont l'influence nécessaire sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible. En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration, et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein. Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous, surtout en considérant la transition finale du régime polythéique au régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu la haute et indispensable participation de la domination romaine.

Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social, du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète. Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire, se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive, aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité, essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque: elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison. Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles, l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête, aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si, au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

[Note 17:] Si je pouvais ici insister davantage sur un tel examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer, pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain. On démontrerait, par exemple, envers la position des deux centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait être favorable au premier et contraire au second, par suite même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul assez continu. En combinant rationnellement cette importante donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales, les autres sociales, on ne serait certainement pas fort éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construire à priori l'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales, devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à notre opération fondamentale, outre les développemens étendus qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit politique pour conserver à son organisation propre une consistance ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique, n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens. En général, la formation et le perfectionnement de la constitution intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute influence des individualités politiques, auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale, son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections, a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César, l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux, ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale: seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever, comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.

Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente, et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent, à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement, caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre, quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique, jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques, d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible, l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la discordance, nécessairement propres aux observations primordiales, ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde extérieur.