Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement, d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit métaphysique.

Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite par la considération permanente d'un grand but commun, nettement déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.

Dans son essor originaire, cette philosophie, comme je l'ai noté ci-dessus, paraît s'être graduellement développée jusqu'au point même d'oser directement concevoir, quoique d'une manière très vague et fort obscure, pour la régénération ultérieure de l'humanité, une sorte de gouvernement purement rationnel, sous la direction suprême de telle ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent alors tant d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, qui, pendant plusieurs siècles, convergent toutes vers un tel but, malgré leur discordance fondamentale. Mais, à mesure qu'on s'occupait davantage d'appliquer la philosophie morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance organique, si radicalement propre à l'esprit purement métaphysique, devait spontanément se manifester de plus en plus, de manière à faire unanimement ressortir la nécessité de se rallier essentiellement au monothéisme, autour duquel circulaient presque toutes les spéculations principales, et qui devait instinctivement constituer, aux yeux des diverses écoles, la seule base alors possible d'une convergence ardemment cherchée, en même temps que l'unique point d'appui d'une véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. Aussi peut-on voir, vers l'époque même où la domination romaine avait enfin reçu sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées d'une ferveur plus purement théologique que dans les deux ou trois siècles antérieurs, s'attacher unanimement, quoique sans concert, à développer et à propager la doctrine du monothéisme, comme fondement intellectuel de la sociabilité universelle. La science réelle naissant à peine envers les plus simples sujets de spéculation abstraite, et la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, rien organiser que le doute le plus absolu, il fallait bien en revenir à la théologie, dont on avait vainement espéré l'élimination prématurée, pour en cultiver enfin systématiquement, d'après le principe du monothéisme, les propriétés éminemment sociales: disposition vers laquelle durent alors converger spontanément tous les bons esprits et toutes les âmes élevées, mais qui certes n'indique pas que la même solution doive être aujourd'hui reproduite pour une situation, intellectuelle et sociale, radicalement différente, quoique semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs inutile d'expliquer formellement, à cet égard, l'extrême influence si heureusement exercée par la seule extension effective de la domination romaine, soit en organisant spontanément de larges communications intellectuelles, soit surtout en faisant directement ressortir, par le contraste stérile des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité de plus en plus évidente de leur substituer une religion homogène, qui ne pouvait résulter que d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul dogme assez général pour convenir simultanément à tous les élémens de cette immense agglomération de peuples.

Cette mémorable révolution, la plus grande que notre espèce pût éprouver jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi paraître, et plus clairement encore, sous le point de vue directement social, un résultat non moins nécessaire de la combinaison spontanée entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée de leur suffisante pénétration mutuelle, à laquelle Caton s'était si vainement opposé. En considérant à ce titre l'ensemble de cette inévitable combinaison, l'analyse sociologique explique aisément la tendance commune, si paradoxale en apparence, des divers élémens de ce grand dualisme historique vers l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quoique aucun d'eux n'en eût certainement la pensée, et que chacun poursuivît surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination exclusive: en sorte que la solution a naturellement dépendu de leur antagonisme nécessaire. Il est incontestable, en effet, que la téméraire ambition spéculative des sectes métaphysiques, comme je l'ai indiqué ci-dessus, avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que spirituelle, qui eût remis la direction habituelle et immédiate, non-seulement des opinions et des mœurs, mais également des actes et des affaires pratiques, entre les mains des philosophes, devenus, à tous égards, chefs suprêmes. La conception d'une division régulière entre le gouvernement moral et le gouvernement politique eût été alors éminemment prématurée, et n'est devenue possible que beaucoup plus tard, quand la marche naturelle des évènemens l'avait déjà suffisamment ébauchée: à l'origine, les philosophes n'y pensaient pas plus que les empereurs; et peut-être cette grande illusion, quoique éminemment chimérique, était-elle encore indispensable pour entretenir convenablement leur ardeur spéculative, toujours si précaire dans notre faible nature intellectuelle, surtout en un temps où, trop rapprochée de son berceau pour être assez profondément enracinée, elle ne pouvait d'ailleurs trouver autour d'elle qu'une alimentation propre trop peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est point douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence philosophique était alors, par sa nature, nécessairement constituée en insurrection, latente mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs sociaux étaient essentiellement concentrés aux mains des chefs militaires. Bien que les philosophes n'aspirassent réellement qu'à une sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique que dangereuse, cependant il est naturel que leurs efforts persévérans, sans avoir heureusement pu parvenir à un tel but, aient concouru directement à la création ultérieure du pouvoir spirituel monothéique. La seule existence permanente, librement tolérée, au milieu des populations grecques, d'une classe de penseurs indépendans, qui, sans aucune mission régulière, se proposaient spontanément, aux yeux étonnés mais satisfaits du public et des magistrats, pour servir habituellement de guides intellectuels et moraux, soit dans la vie individuelle, soit dans la vie collective, devenait évidemment un germe effectif de pouvoir spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel. Tel est, sous l'aspect social, le mode propre de participation de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure, indépendamment de l'influence intellectuelle que nous venons d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement le monde, elle ne comptait nullement renoncer à ce régime chéri, principale base de sa grandeur successive, qui rendait la corporation des chefs militaires directement maîtresse de tout le pouvoir sacerdotal: et cependant elle concourait ainsi spontanément, de la manière la plus décisive, à préparer la formation, bientôt imminente, d'une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'empire temporel; car l'extension même d'une telle domination devait mettre de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité d'en maintenir suffisamment solidaires les parties si diverses et si lointaines, par une simple centralisation temporelle, à quelque tyrannique intensité qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle du système de conquête, faisant désormais passer nécessairement l'activité militaire du caractère offensif au caractère défensif, cette immense organisation temporelle ne pouvait plus avoir d'objet suffisant, et tendait dès lors à se décomposer en nombreuses principautés indépendantes, plus ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé aucun lien profond et durable entre les différentes sections, si leur union n'eût pas été entretenue ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir spirituel, seul dès-lors susceptible de devenir vraiment commun, sans une monstrueuse autocratie. Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant, l'origine essentielle de la féodalité du moyen-âge, trop superficiellement attribuée à l'invasion germanique. Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux essor de la domination romaine, le besoin, de plus en plus senti, d'une morale vraiment universelle, susceptible de lier convenablement des peuples qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se haïr par leur propre morale polythéique: or, cet imminent besoin était, d'une autre part, aussi spontanément accompagné, d'après nos explications antérieures, de la disposition, soit intellectuelle, soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, puisque les sentimens et les vues de ces nobles conquérans avaient dû graduellement s'élever et se généraliser, à mesure de leurs succès. Par cette triple influence, le mouvement politique n'avait donc pas nécessairement moins concouru que le mouvement philosophique à faire sortir spontanément de l'ensemble de l'évolution polythéique de l'antiquité cette organisation spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen-âge, et dont l'un tendait à faire surtout ressortir l'attribut de généralité, aussi bien que l'autre l'attribut de moralité.

Il serait superflu d'examiner ici la corelation évidente de ces deux tendances fondamentales, c'est-à-dire l'aptitude exclusive du monothéisme à servir de base à une telle organisation: ce qui nous reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des explications, immédiatement suffisantes, du chapitre actuel, appartiendra naturellement à la leçon suivante. Mais, pour achever de montrer que, contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien de capital n'est fortuit dans cette admirable révolution, dont l'époque et l'issue pourraient être rationnellement prévues par une sage combinaison des divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement que la considération spéciale de cette correspondance peut être aisément poussée jusqu'à déterminer par quelle province romaine devait inévitablement commencer l'essor directement organique, résulté, en temps opportun, de ce grand dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par la pénétration mutuelle de ses divers élémens. Car, cette initiative immédiate et décisive devait nécessairement appartenir de préférence à la portion de l'empire qui, d'une part, était la plus spécialement préparée au monothéisme, ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu d'une nationalité plus intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement, depuis sa réunion, les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la nécessité de le faire cesser, sans renoncer cependant à sa foi caractéristique, et en tendant, au contraire, à son universelle propagation. Or, à tous ces attributs, il est certes impossible de méconnaître la vocation, également spéciale et spontanée, de la petite théocratie juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être aussi chaldéenne, d'où elle émanait très probablement par une sorte de colonisation exceptionnelle de la caste sacerdotale, dont les classes supérieures, dès long-temps parvenues au monothéisme par leur propre développement mental, ont pu être conduites à instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéique[18], où, malgré l'antipathie permanente de la population inférieure contre un établissement aussi prématuré, le monothéisme a dû cependant conserver une existence pénible, mais pure et avouée, du moins après avoir consenti à perdre la majeure partie de ces élus par la célèbre séparation des dix tribus. Jusqu'au temps de la grande assimilation romaine, cette particularité caractéristique n'avait essentiellement abouti qu'à isoler plus profondément cette population anomale, à raison même du vain orgueil qui, d'après la supériorité de sa croyance, y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité exclusive que nous avons reconnu propre à toutes les théocraties. Mais cette spécialité se trouve alors heureusement utilisée, en faisant spontanément sortir, de cette chétive portion de l'empire, concourant, à sa manière, au mouvement total, les premiers organes directs de la régénération universelle. Quoique j'aie cru, pour mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, devoir ainsi caractériser rationnellement jusqu'à une telle initiative, on ne doit pas cependant oublier que cette appréciation secondaire, fût-elle même aussi contestée qu'elle me paraît évidente, n'affecte nullement le fond essentiel du sujet, déjà suffisamment expliqué. D'après l'ensemble de causes, intellectuelles et sociales, que nous avons vu dominer ce grand mouvement commun de l'élite de l'humanité, on conçoit aisément que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution générale n'aurait pas manqué d'autres organes, qui lui eussent nécessairement imprimé une direction radicalement identique, en transportant seulement à certains livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration qui s'est appliquée à d'autres.

[Note 18:] Au sein même de la théocratie polythéique la plus complète, les hommes supérieurs, outre leur tendance intellectuelle au monothéisme, ci-dessus expliquée, doivent éprouver, pour ce dernier état de la philosophie théologique, une sorte de prédilection instinctive, à cause des puissantes ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt, pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la classe militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par des motifs semblables mais inverses, préférer involontairement le polythéisme, bien plus compatible avec sa propre suprématie, suivant la théorie ci-dessus établie. Par la secrète influence, long-temps prolongée, de ces intimes dispositions mutuelles, il est donc aisé de concevoir que les prêtres égyptiens, et ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés, à une telle tentative de colonisation monothéique, dans le double espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la plus complète subalternisation des guerriers, et de ménager un refuge assuré à ceux de leur caste qui se trouveraient menacés par les fréquentes révolutions intérieures de la mère-patrie. Quoique la nature de mes travaux propres ne me permette point le développement convenable d'une telle explication spéciale du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle ouverture historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite suffisamment vérifiée par son application détaillée à l'analyse générale de cette étrange anomalie, si une telle appréciation est un jour réellement opérée par un philosophe convenablement placé d'abord à ce nouveau point de vue rationnel.

Enfin, on peut encore expliquer facilement l'extrême lenteur de cette immense révolution, malgré l'intensité et la variété des influences fondamentales, en considérant la profonde concentration des divers pouvoirs sociaux qui caractérise si éminemment le régime polythéique de l'antiquité, où il fallait ainsi tout changer presque à la fois. Ce que le système romain renfermait de théocratique se retrouve alors en première ligne, depuis que l'accomplissement même de la conquête avait dû tendre à dissiper essentiellement les conditions primordiales de la physionomie énergiquement tranchée qui avait tant distingué sa période active. On peut, sous ce rapport, envisager les cinq ou six siècles qui séparent les empereurs des rois, comme constituant, dans l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, ordinairement propre aux théocraties antiques, une sorte d'immense épisode militaire, où le caractère guerrier avait dû effacer, chez la caste dominante, le caractère sacerdotal, et après l'accomplissement duquel celui-ci a dû reprendre son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution du système. Mais l'opération même exécutée pendant cette grande intermittence avait alors nécessairement développé des germes d'une destruction prochaine, suivie d'une inévitable régénération; ce qui n'a point eu lieu en d'autres théocraties, où des intervalles analogues, bien que moins étendus, peuvent être observés. Quoi qu'il en soit, on conçoit maintenant que cette sorte de rétablissement spontané du premier régime théocratique, à la vérité radicalement énervé, ait dû naturellement reproduire l'opiniâtre instinct conservateur qui lui est propre, malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs effectifs, par suite de l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale envers le chef, essentiellement électif, du parti populaire. Cette confusion intime et continue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qui constituait l'esprit fondamental du système, explique aisément pourquoi les empereurs romains, même les plus sages et les plus généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir eux-mêmes à la démolition imminente de tout leur gouvernement, tant que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien n'y avait point encore constitué spontanément une nouvelle influence politique, permettant, et ensuite exigeant même, la conversion finale des chefs, qui terminait l'évolution préparatoire, et ébauchait immédiatement le régime nouveau, par un symptôme décisif de la puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel, qui en devait être le principal ressort.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble du polythéisme antique, successivement considéré, d'une manière rationnelle quoique sommaire, dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite dans les divers modes nécessaires du régime correspondant; de manière à déterminer enfin sa tendance totale à produire spontanément la nouvelle phase théologique qui, au moyen-âge, après avoir essentiellement réalisé toute l'admirable efficacité sociale dont une telle philosophie était susceptible, a rendu possible, et même indispensable, l'avènement ultérieur de la philosophie positive, comme il s'agit maintenant de l'expliquer. Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore qu'en tout le reste de mon opération historique, j'ai dû réduire autant que possible une exposition dont le développement propre m'était interdit, en la bornant principalement à de simples assertions méthodiques, assez complètes et surtout assez liées pour que ma pensée ne fût jamais équivoque, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves entièrement incompatible avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer à procéder ainsi, il faut donc, une fois pour toutes, avertir directement le lecteur que je dois ici me contenter de la simple proposition explicite du nouveau système de vues historiques qui résultent de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, afin que cette théorie devienne pleinement jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en faire aussi la confrontation générale avec l'ensemble des faits connus, comparaison que je dois essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle seule il pourra convenablement prononcer sur la principale valeur réelle de cette nouvelle philosophie historique.