Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne, évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant, pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale, d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines; et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.
[Note 29:] Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence.
Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels, à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux, ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse, semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante. La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif, soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France, où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus accélérée que ralentie.
Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale de cette époque à compléter systématiquement une telle opération préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.
En comparant convenablement[30] les deux modes opposés que nous venons d'y distinguer, on peut aisément établir, en général, malgré l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder; sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale, qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique: quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal; outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; en sorte que la puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre, que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures, la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée, en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution historique de faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux fonctions royales ou même féodales; tandis que le protestantisme officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la politique protestante avait partout solennellement investi déjà la royauté d'une véritable papauté nationale.
[Note 30:] Une irrationnelle appréciation du développement social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques, essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux peuples, des différences tellement radicales, que, en y étudiant successivement les états successifs de la royauté et de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées, marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques; tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.
L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique, de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors être longtemps entravé par une première influence politique du protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître, dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir, et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas, la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas, d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne prépondérance; la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe. Il serait, sans doute, superflu d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble des faits historiques confirme réellement, même en France, cette importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le représente alors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.
Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe, nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival, et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils veulent régler les choix ministériels, et des principaux chefs de la Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires, n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante, si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.
Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique, sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré, commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit commun et définitif devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet, que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoiler spontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV, la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration actuelle, conformément à nos explications précédentes. Quoique, en principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire, pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui, lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel, avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du régime ancien, les divers débris de ce système fussent enfin condensés autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie, autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde, primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine maturité, surtout en France, où nous devrons, dès ce moment, concentrer la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.
[Note 31:] Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, des inclinations de la royauté française vers ses antiques rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale, par la déconsidération croissante que devait nécessairement répandre sur la noblesse cette transformation définitive des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste sentiment de leur dignité aristocratique.