Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer, au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit, essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI me paraît être, en Europe[32], le dernier roi qui ait vraiment dirigé par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale, avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple, faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre, et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un pouvoir qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective, de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée à cette singulière création, comme moyen régulier de transition politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès le XVIIe siècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique, pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas, au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à la dictature aristocratique elle-même, en résultat nécessaire d'une pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes: seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle, en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté, les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique moins prononcée.

[Note 32:] Cette observation générale n'admet réellement d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé, et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne, ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.

De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui, dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plus en plus le développement continu du grand mouvement de décomposition que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés européennes depuis le XIVe siècle. Quand l'impression trop exclusive des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion sur la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, je ne saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre, à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude, la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre, la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires. Déjà Machiavel, au début du XVIe siècle, avait justement signalé, quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable au libre essor du système de conquête. Or, ce que Machiavel croyait alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans, où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles, et empêcheront probablement encore moins à l'avenir, le développement permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée, qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.

Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle, la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dans la période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié du XVIe siècle, pendant la rivalité de François Ier et Charles-Quint, à la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre, sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours différent à l'activité militaire, dès-lors rattachée à la grande lutte sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les plus générales, essentiellement communes à tous les états européens. C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus, quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or, une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe, depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe, et sans excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre, de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange, d'après l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, les guerres ont encore changé de nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où, après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle, que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque, encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.

L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe, peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition universelle, et qui peu à peu y a justement acquis une haute importance politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible, aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé, sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet, que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique, parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion nobiliaire n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé, où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles, réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie. Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient habituellement regardées comme un complément spontané du commandement militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut douter que la classe diplomatique n'ait immédiatement concouru, avec une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les rangs supérieurs des deux classes.

Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée, dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenir prépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés, la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa principale intervention dans le système de la civilisation moderne, d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente, dont la mémorable utopie du bon Henri IV avait déjà signalé les symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est, en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré, à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir spontanément une base vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.

Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici considérer sommairement, pendant la période protestante proprement dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction, sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation, si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double aspect, spécialement insister ici sur l'établissement rationnel d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité, d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans nuire cependant à l'intégrité de notre conception finale relative au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis le XIVe siècle.

Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité, consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation, en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser, à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans l'essor fondamental de la raison humaine.

Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun, simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise, encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.

D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de chacun au libre examen de toutes les questions quelconques, malgré les restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire, par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car, après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvait-elle reculer devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite équivalente de nouvelles conséquences analogues.