Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante, si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.
La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement de la dictature temporelle, qui constitue le principal caractère politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances, éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi bien que la plus inévitable, de ce caractère absolu, inhérent, en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra, sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente, commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement. Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale, source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante, suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début du XVIe siècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière moins dogmatique, mais presque équivalente socialement, chez la majeure partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire. Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance normale, comme je l'indiquerai en son lieu.
C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il faut rapporter, ce me semble, la principale origine historique de cet irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car, c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur d'un système social correspondant à une civilisation radicalement distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure. Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée, la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement, sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord nullement avoir.
L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et philosophique, qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue. Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient, en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour, sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait eu la force de résister suffisamment à ce puissant entraînement: Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne, jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent.
Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale, inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes. En obéissant instinctivement à son aveugle ardeur pour l'entière concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre, depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais, il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle, suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique, est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptibles d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans, où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées: mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané. Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions, maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive, comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.
Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la doctrine critique, sans être certes moins graves que ces diverses aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire, dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet, s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime chez les populations modernes, ainsi heureusement détournées de s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante, qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité des nobles pour la spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté, de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément, en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête, autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique, la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], par cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par une aveugle obstination à les rattacher exclusivement à des croyances dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque, en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie, les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles, qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération date essentiellement de l'universelle dégradation politique du pouvoir spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales, en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des passions même qu'elles devaient régler.
[Note 35:] A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme étrange de l'inadmissibilité de la justice, et pareillement les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me borner à considérer spécialement les aberrations morales qui constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations, tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des principes moraux, et seulement dictées par les besoins de l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de puissantes obsessions temporelles.
[Note 36:] En considérant avec soin les déplorables discussions de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les natures un peu actives.
Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première période générale, purement protestante, propre à la phase systématique du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels, ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer ici.
Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre, où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période; et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude générale.