Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée, tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série de nos explications antérieures, que la période protestante avait graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.
Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation, en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si l'on a convenablement égard aux explications de la [cinquante-troisième leçon] sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré, en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives. Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu, d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire, une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.
Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique, non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable influence résultait directement, chez les intelligences supérieures, de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué. Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés, ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance également contraire aux diverses croyances qui se disputaient encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles était enfin par-là directement dévoilée.
A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant, il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation systématique, mais son active propagation, l'assistance naturelle des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre activité individuelle, si indispensable au développement propre de la civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle. On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent, de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin du XVIIe siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps, l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès son origine, et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui devaient accueillir si avidement toute conception purement négative, soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique, il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes, dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de l'impulsion instinctive des passions humaines vers une philosophie qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale, et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques, d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable, de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité, qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins le niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.
L'appréciation directe du développement général propre au système final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment manifester, elle n'a pu cependant être spécialement entreprise qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était, par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément, tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet, de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques, si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes, n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi, la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établir complétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement à la principale destination d'une telle élaboration critique dans l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à-dire de marquer directement la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance sociale, en laissait néanmoins subsister indéfiniment la conception générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans le développement général de la première élaboration, qui a rempli la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de distinguer historiquement la formation originale et systématique de la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais elles ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour, à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa propagation, et la dernière à son extrême complément politique.
Quoique la première opération soit encore rapportée communément au XVIIIe siècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante, à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge: mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité, fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes, la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale suffisamment caractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique, doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale, où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable père de cette philosophie révolutionnaire[37] l'illustre Hobbes, que nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sous un aspect spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, que remontent historiquement les plus importantes conceptions critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes du XVIIIe siècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables propagateurs.
[Note 37:] La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la générosité convenables, une intéressante opération nationale, pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie, d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu, et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation systématique de la philosophie révolutionnaire; comme l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de nom avant cette puissante recommandation.
Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique, puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels, un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité rationnelle, et une tendance non moins prononcée à traiter surtout, à sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement, au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine. Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître, du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées dans la grande entité générale de la nature, ainsi substituée au créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué, elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel, non-seulement social, mais même simplement mental, d'une philosophie vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la considération prépondérante des lois invariables propres aux divers ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues, et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire, qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer, il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique, avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment, et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur monothéisme, et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique, dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante, une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité, jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je l'ai déjà noté au [cinquante-deuxième chapitre], entre le ténébreux panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement intellectuel de la grande élaboration que nous examinons.
Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt personnel, abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue, par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre, comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38] encore plus que la philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint, au XVIIIe siècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes, nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines, lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement, quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire, toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre, en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif, comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie systématique qu'elle tendrait à produire habituellement, que l'autre par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable, que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel, dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non plus s'élever à la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés, il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses, qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une telle importance que sa considération continue doit inévitablement absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simple accident isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique, en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale, sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent, ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures modifications dissolvantes.
[Note 38:] Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter, au moins empiriquement, la vraie constitution morale de l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi une telle aberration morale doit être surtout considérée comme propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations métaphysiques.