Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion rationnelle avant l'élaboration décisive de Hobbes. Cette conception transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même, qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce qui nous dispense d'un nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une telle justification systématique de la dictature temporelle qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable, jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée, on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement leur doctrine à ce sujet autrement que comme adaptée à une simple transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel, dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait systématiquement, comme un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, cette passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans. En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique, au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que partout ailleurs, un spécieux prétexte pour venger les prêtres et les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de cet éminent penseur.
Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent du mouvement décisif qui, pendant la majeure partie du siècle suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes permanents.
Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du régime théologique et militaire avait été directement poursuivie chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en rattachant profondément au système général de résistance plus ou moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme était susceptible, conformément à nos explications antérieures. Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes dissidentes où la désorganisation théologique est la plus avancée, et qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'une vaine émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence, à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu les avantages principaux d'une première inoculation hérétique, et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet, l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, dont, au XVIIe siècle, la France, après l'Italie et l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil intellectuel, devait alors nécessairement tourner, en dernier lieu, au profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique: ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau, malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le XVIIIe siècle, assigne si clairement la France pour centre final du grand ébranlement philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devait nécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis le XIVe siècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques principales de la phase purement protestante.
Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique, dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs, qu'une étrange destinée place provisoirement à la tête de la politique actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique sous des formes qui leur restaient propres, au système général de résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle, premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités contre l'essor ultérieur de l'évolution mentale. En même temps, la propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs, écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité, abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes, même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle eût été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire, éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a pu même tourner finalement au profit de cette importante opération secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits, qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières, mais principalement la multiplicité continue des stimulations partielles, variées avec une suffisante opportunité.
Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire, d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les principes essentiels existaient déjà, plus ou moins explicitement, chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances, concouraient inévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux, cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues, avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct; mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de plusieurs de ces argumentations variées, soit surtout parce que celles même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses, que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage. Cet inévitable inconvénient était surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre, comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive.
L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanément aplanies pour l'indispensable opération secondaire spécialement réservée aux littérateurs français du XVIIIe siècle, afin d'accomplir graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres, l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs de l'émancipation mentale, une scrupuleuse appréciation historique signale expressément quelques agens philosophiques spécialement destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel. Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique, comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant. D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On peut regarder la mémorable controverse sur les anciens et les modernes, au début du XVIIIe siècle, comme le principal indice et l'occasion la plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance, déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre, au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance. Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs, et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la plus admirable combinaison qui ait existé jusqu'ici entre les diverses qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la séduisante apparence de la force et du génie.
En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif, l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général, la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre, aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité logique, de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de cette absurde utopie, qui voudrait assigner pour terme normal au grand mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle aberration radicale.
Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul homme, dont la longue vie et l'infatigable activité purent heureusement suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat commun était, évidemment, fort loin d'exiger une exacte concordance spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annuler mutuellement, différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes les élaborations critiques de quelque importance, sous la protection commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle, encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie destination temporaire.
Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français du XVIIIe siècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement, à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune profonde inégalité mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des spéculations biologiques quelconques, la considération des influences ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société, toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable au gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un des principaux propagateurs.
Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques, partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement général de décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiates conséquences matérielles, on ne peut douter qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de la conquête romaine, les vœux spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition.