[Note 20:] On a vainement tenté de pallier une telle exclusion d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs, soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes, décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à l'égard de Molière.

[Note 21:] Malgré l'appréciation plus facile que trouve ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique, dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne que cette académie accorde si aisément, quoique cette insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus digne émule de ce grand biologiste.

La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide résistance académique, constitue la principale cause des dangers intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources, qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément, en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre, et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable, ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé; tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de comprendre la vraie signification fondamentale.

[Note 22:] Si une telle indication générale pouvait être ici prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait facile, par un examen impartial et approfondi de la composition actuelle des diverses corporations savantes, sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car, sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces compagnies sont désormais essentiellement composées de chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms ne devront certainement laisser aucune trace durable dans l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect, la moindre lacune appréciable pour la filiation effective des différens progrès scientifiques. Mais cette application individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité, auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent être les dangers.

Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car, chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine, soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France, à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient été successivement établies pour plusieurs professions publiques, et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément liguées contre moi.

En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner, ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup plus important à tous égards, une pareille observance des garanties ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique, toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques; c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres, contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique, quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération; puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques, parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier souvent d'importans offices publics à des hommes profondément incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique, si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour tenter aucun académicien.

[Note 23:] Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie, cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel, le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en symptôme réel de l'esprit dominant.

Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim, activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août 1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général, la distinction rationnelle entre les élections purement académiques et les élections essentiellement didactiques, spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je concluais que des traités et des leçons devaient alors constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires de détail, dont la considération eût, au contraire, dû prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait été expressément demandée par un membre (M. de Blainville), suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre textuellement toute semblable communication. Ce corps devait assurément être touché de l'honorable confiance que je lui témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux accomplissement des garanties protectrices, alors devenues non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive aucune remontrance quelconque sur une pareille violation du règlement académique: la voix loyale et courageuse de M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité. Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables, d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des études de l'École Polytechnique, y avait personnellement suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres, une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi le public scientifique, soit chez la presse périodique, qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.

Pour compléter cette observation, en y montrant combien les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était personnellement convaincu de la supériorité de mes droits, il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre, toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel, pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que son caractère ne soit point au niveau de son intelligence, quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite; ce qui montre combien est désormais profondément enracinée, chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de l'anarchie philosophique.

L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations, soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles. C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi, en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle appréciation, en considérant historiquement les savans proprement dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24].