Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au [soixantième chapitre]. Dans l'économie générale d'une telle éducation, de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après la connaissance réelle de notre nature et des principales lois, statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé, successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir, malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire, que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions, personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour, comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé! L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle: cette indépendance effective est même parvenue au point que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales, aussi stables qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps, la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels, dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.
[Note 30:] Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales, ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où, par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée, la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en conservant toutefois les récompenses; conception assurément très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue pourtant que l'extrême développement d'une disposition caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu, dès les premiers progrès de la désorganisation théologique, toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les principales aberrations morales propres à notre temps se rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique, et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits pleinement affranchis de toute philosophie théologique, malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du défaut habituel de doctrine régulière.
Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle. Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité, à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples, dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel: et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles. Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura, sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne, et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale. La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène, habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif patriotisme européen.
L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature, sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand office social, à la fois national et européen. En un temps où il n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique, même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active, une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire, sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier, par tous les moyens convenables, les diverses phases successives de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31]. Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa destination sociale, devra naturellement disposer les individus et les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques, afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence, exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra surtout une grande importance envers les relations internationales, qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part, elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne, très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de faciliter la grande transition européenne, suivant les explications historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses, exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur. Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique, cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans la vie active, les divergences particulières, tant nationales que personnelles.
[Note 31:] Si une appréciation plus détaillée était ici possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces fonctions complémentaires, une attribution fort étendue, source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes générales, les autres spéciales, propres aux différentes carrières sociales, d'après un sage système d'examens publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir un vaste développement usuel.
Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation, en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste, avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique, toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent, les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive, pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte, et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence, permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes; du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire, par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être, quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens. Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire de la séparation des deux puissances, suivant les explications du cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique, et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en même temps développer aussi une continuelle surveillance critique, qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système, concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie, parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale, d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées, dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que les conditions finales seront principalement morales. Les premières se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes, bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun service continu.
L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux. Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair, d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté, ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens; en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications développées qui seraient actuellement déplacées.
Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires, constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine conception du classement social, par l'impossibilité de ramener cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière concourt à l'économie générale suivant une destination régulière, dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène: car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs, ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles, dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde, principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque, quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre, dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire, quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude, que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale. Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale. Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé. Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques, et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement, à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point, sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation vulgaire de la division encore existante entre les professions privées et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune, ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire, non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond, plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive, sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.
Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné, au commencement de ce Traité (voyez la deuxième leçon), à établir la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique. En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes, ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais, j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit. Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être la nature et la destination, les diverses activités partielles se subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels; pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire, resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre, et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles. Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction, inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et les volumes précédens avaient spontanément amené les principales indications propres à compléter une telle explication, du moins en la bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.
Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part, l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité. Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés, dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale: en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est la première base inébranlable que la philosophie positive fournira naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système; quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence, doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire, procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse, les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux, l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport, suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens, quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de l'animalité.