Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation, constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre, suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré, la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique, il est clair que la même conception scientifique qui établit la dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son plus noble développement social, suivant les explications décisives des quarantième et cinquante-unième chapitres.

[Note 32:] Dans leur dédain stupide pour toute philosophie générale, la plupart des savans actuels, surtout en France, ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt, sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des applications directes, conduirait nécessairement les simples ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule condition d'une suffisante positivité, une supériorité non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel? L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que j'ai déjà suffisamment caractérisés.

Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale, celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique, la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes, déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement expliqué aux cinquante-troisième et [cinquante-sixième] chapitres, et quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique, le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire, de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si, en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger, à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun d'eux selon que la production concerne la simple formation des matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres, ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres classes pratiques.

À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale, il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire, soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à cette indispensable condition, son importance me détermine cependant, afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre, seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.

Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici, consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui, dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination, si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute vicieuse anticipation.

Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent, chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes. La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie, chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué, légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y comprend la véritable loi de la subordination des sexes.

En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale, ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables: en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent; en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais, où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale; de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée: mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de base à l'éducation positive.

[Note 33:] Au sujet de cette indépendance croissante, il importe ici de résoudre sommairement une objection très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie scientifique, première source philosophique de notre théorie actuelle du classement universel: car nous avons alors reconnu (voyez la deuxième leçon) que l'indépendance des spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est clair que les conceptions les plus abstraites doivent le moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations en principale condition de leur indépendance, dès lors croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes et moins générales. Cette marche inverse des deux séries positives sous un aspect aussi important ne constitue donc aucune contradiction véritable: elle signale seulement un nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et indispensable notre distinction fondamentale entre les deux modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.

Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente, en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet, les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure, il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle. C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui, d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer, à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne, en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si, par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler, d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure, ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude publique; malgré que certains économistes aient sérieusement proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or, en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie, intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet, que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et exigent à la fois des agens plus multipliés.

Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite, d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues: en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite, l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute intervention facultative de la direction centrale, il importera beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense, doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers travaux habituels sous la protection normale de la munificence publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle. Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune destination sociale.