D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques que des institutions politiques, exige deux conditions opposées, mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles, et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important. Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées, et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue, par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique; car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions théologico-métaphysiques.
Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet, signaler successivement la principale influence d'une telle connexité, soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.
Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature, essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui, au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social, ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part, sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier; du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques, susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables, et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires, soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites, la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale, comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété, et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif, sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale, nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal. D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle, les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social; que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique. En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale, d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines. Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous, d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici rendu suffisamment incontestable.
[Note 34:] Une telle conviction, chez moi très-profonde et fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement, depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une population non-maritime, et sa destination immédiate aux classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée de cette opération à l'universelle propagation sociale de l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé de cette combinaison directe entre la puissance spéculative et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer la réorganisation politique, quand la raison publique sera convenablement préparée.
Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes par la fondation graduelle du système universel de l'éducation positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse, fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels, deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge, le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle, avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale, et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent, même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales, qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi, au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation, d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle. Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique, et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi, quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs, à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures, il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y développer une convenable appréciation de la situation fondamentale. Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective, oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste développement systématique de la véritable action philosophique, dont l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à l'ensemble de l'évolution moderne.
Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration systématique de la philosophie positive et l'avénement social de la cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle, que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir aujourd'hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels dont elle était susceptible; sauf les développemens ultérieurs que pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité spécial déjà promis.
Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale, a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, les indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième, et dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.
D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés, à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive que découvre la marche historique de la décomposition moderne, entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux institutions. À cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables, vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu, à beaucoup d'égards importans, que l'esprit positif est aujourd'hui le seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse, que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais d'abord et surtout les méthodes, transforme complétement à la fois la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi spontanément une triple source générale de garanties logiques pour l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointemens, et même de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel, consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans plus de partialité que d'inconséquence, comme les différens degrés successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se développe, à tous égards, de plus en plus: ce qui fait aussitôt cesser la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait irrécusablement ressortir de la position même de la sociologie, dans la vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions, à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une semblable élaboration: d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée d'une foule d'esprits incompétens, et la concentration spontanée de ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'état qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d'en triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime mental exige-t-il, chez nos gouvernemens européens, pour développer convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin, avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique, de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment favorable à l'ordre fondamental, constitue désormais une source féconde de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la politique des gouvernemens doit être, par l'imminence croissante de la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains, que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour les hommes d'état, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement avec des passions ou avec des convictions: or le choix ne saurait être incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais très-importans, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et dès lors aussi à ceux même de l'école rétrograde. Envers les plus systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie politique aura d'ailleurs l'éminent privilége de pouvoir seule faire convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.
Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusivement l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif, les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique. Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne: elles sont logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs: en sorte que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger en véritable construction une simple ruine: elle voulut seulement caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le système ancien, afin de procéder à une rénovation complète; ce qui exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les divers débris du régime déchu; mais ce point de départ ne fut pas alors proclamé comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre, il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices, serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs, la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui, et dont le vice radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures, d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables conditions générales de la progression sociale; car j'ai suffisamment prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur caractère actuel, de l'absolu au relatif: de manière à y montrer autant de prescriptions sociales propres à la grande transition moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement; soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup, en comportant une application plus hardie que quand leur nature absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique: une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant impossible, depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant. Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer, et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors, sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement, surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique, incompatible avec la véritable régénération moderne; outre que la seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernemens européens, de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien, de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée, au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un ordre vraiment normal: ce qui distinguera profondément, à cet égard, les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive, en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique, conservera toujours une active destination normale dans l'économie définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la réorganisation positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution finale; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux élémens sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore indignes d'une véritable suprématie politique.
Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement opposés, propres au grand problème social. Sans effort, et sans inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que l'école rétrograde, et plus progressive que l'école révolutionnaire, de manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur intelligence pouvait assez s'affranchir du régime théologique pour rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature, sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel, pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie qui, sous la condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale. Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble, enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des savans actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque, dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur permettra d'adapter leurs talens d'exposition et de discussion, soit à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour, d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les plus audacieux d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.