Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les différens partis et les diverses classes de la société actuelle, je n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer, au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général, par l'empirisme et l'égoïsme inhérens à l'anarchie universelle, et que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est aujourd'hui classé, à un titre quelconque; elle n'obtiendra longtemps que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de tous les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité, et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion?

Dans tout le cours de mon appréciation historique, et dans les conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la sociologie comme une dernière branche principale de la philosophie naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations, jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement l'élite actuelle de l'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce: de même que l'opération principale nous a définitivement conduits ci-dessus à concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité: en sorte que, par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès lors rationnellement développables sous cette heureuse direction, puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester, par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante, qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle imitation routinière de leurs sociabilités respectives: tandis que le caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra de modifier judicieusement les applications de la théorie fondamentale suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord exactement déterminé jusqu'à quel degré et par quelles voies les phases analogues de l'évolution typique sont alors susceptibles d'amélioration effective. Par là, les relations croissantes des populations d'élite avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à d'actifs sentimens d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure. Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée, il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité, suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes nations de l'occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment radicale. Cette restriction me semble tellement capitale, que j'ai cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable que, tant que l'occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé, il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action collective sur le reste de l'humanité; outre l'imminent danger d'une telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute notre espèce. Sagement préoccupée de cette opération décisive, la population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie, et même dans celle de l'orient européen: sauf, bien entendu, les précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais sans jamais seconder les efforts spontanés que tente aujourd'hui l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme social, comme je l'ai ci-dessus expliqué.

Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des différences essentielles entre les cinq nations principales qui la composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive, solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après les deux chapitres précédens, une base pleinement irrécusable pour cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale doit être soigneusement bannie: la concordance de ces deux séries simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale, qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve accoutumée des développemens ultérieurs, incompatibles avec les limites et même avec la destination de ce Traité.

Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter aujourd'hui la France comme le siége nécessaire de la principale élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même pendant sa période spontanée, et, à plus forte raison, à partir de sa systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement à l'ensemble de notre occident, dut être d'abord essentiellement française, ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement. Il serait certes superflu de prouver ici que le régime ancien, soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive, l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus grand ascendant social; ce qui importe surtout à notre comparaison actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avénement de la paix universelle, dispose de plus en plus, non-seulement les artistes, les savans et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble initiative, si chèrement acquise.

Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs; et cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au plein essor original de l'ébranlement philosophique, la compression rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés, une entière émancipation théologique, aujourd'hui mal dissimulée. En outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés essentielles pour les deux dernières phases de l'évolution moderne, a spécialement réservé à la population italienne la transmission naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle, quoique presqu'aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique: mais elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que chez tout le reste de la communauté occidentale. Il serait assurément superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus prononcée à la réorganisation spirituelle: soit qu'on envisage le catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante-quatrième chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie; soit que l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont l'avénement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et perturbatrices.

Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée au début de ce volume, la population allemande me paraît être, tout compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui, en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation positive. L'esprit militaire ou féodal, et même, malgré les apparences, l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que la grande concentration temporelle propre à la transition moderne n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée, au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel, éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre l'équivalent germanique, toutefois très-altéré. La plus dangereuse influence qui distingue cette population est certainement celle de l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante est, par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique; et d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. À cela près, l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique, plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques. L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité, résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à la régénération positive: soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique, désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément commune à l'ensemble de l'occident européen.

Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédens, ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine appréciation de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus qu'ailleurs une dangereuse consistance politique, qui, longtemps compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être le plus complétement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais, par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane, dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est finalement devenue, à beaucoup d'égards importans, une source directe d'entraves politiques: soit en prolongeant l'ascendant social d'une aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle maintient la haute intervention du principe militaire; soit en viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité immédiate; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que, par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait été notablement altérée, non-seulement dans l'ordre scientifique, malgré les immenses progrès qui s'y sont individuellement accomplis, mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts: l'incorporation sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée que chez les trois autres nations. Toutefois ces divers dangers caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation, la coopération fondamentale à cette œuvre finale n'y doive être immédiatement fort active et très-importante de la part des esprits d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion politique qui, dans le reste de notre occident, vicie aujourd'hui les meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent. Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales, elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré, en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre importance sociale des corporations scientifiques, les savans, plus isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles qu'en France.

Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique population, malgré ses éminens caractères, quant à sa préparation directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile, une compression immédiate beaucoup plus intense; au point d'y entraver profondément l'essor partiel des nouveaux élémens sociaux, non-seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique, et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par suite d'une incorporation trop intime au système de gouvernement; de manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocratiques que de saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi cet élément capital de la république occidentale dans la conception et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future; quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques. L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être suffisamment compensé par les voies convenables.

D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes, il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir, autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités essentielles propres à chacun de ces élémens nationaux. Afin de mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous l'active direction d'une association universelle, d'abord très-peu nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations successives, à un vaste développement, et dont la dénomination caractéristique de Comité positif occidental indiquerait sa destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée, d'après l'ensemble de ce Traité[35]. Cette association philosophique, indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par les gouvernemens européens, et déjà livrées, du moins en France, à la libre concurrence des penseurs indépendans. Si j'ai suffisamment caractérisé la nature et l'étendue de la réorganisation spirituelle, fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer partout cette sorte de concile permanent de l'église positive: soit pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation; soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de colléges philosophiques, propres à lui préparer directement de dignes coopérateurs; soit pour en seconder la réalisation graduelle par l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois scientifique et esthétique; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu l'application pratique par un judicieux enseignement journalier, tant oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique au milieu des divers conflits politiques naturellement résultés de l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.

[Note 35:] Malgré le petit nombre des membres qui doivent primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe que sa composition primitive représente expressément une telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude nationale correspondante, soit collective, soit personnelle. D'après les indications précédentes, on y pourrait, par exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens, cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune vaine gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité numérique, et que le contingent corresponde autant que possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance la plus décisive dans la formation initiale d'une telle association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence invariable.