Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées, sous la réserve des développemens ultérieurs propres au Traité spécial que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes directement plongés depuis un demi-siècle, et qui doit, à tous égards, constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir ainsi dépassé non-seulement l'engagement initial pris au début de ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait la première partie de mon opération sociologique. En un temps où toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement posé les fondemens rationnels de nouvelles convictions vraiment stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes, soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une subordination systématique sans laquelle il est impossible désormais de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. À l'époque où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne ne saurait avoir ni unité ni consistance, et qui, je ne crains pas de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques, n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autant de positivité et plus de rationnalité qu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins de difficultés que cette création fondamentale: non-seulement parce que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus spéciales.
Une telle fondation scientifique complétant enfin le système élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus maintenant, pour avoir atteint, autant que possible, le but principal de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale de cette philosophie positive dont tous les élémens essentiels, soit logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre des six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la doctrine, et enfin à la future harmonie générale de la philosophie positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial, publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.
CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON.
Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive.
L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre, se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions sociales, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive déterminée par la double action, philosophique et scientifique, émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode, ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses élémens indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, d'abord logiques, puis scientifiques d'après un principe d'unité réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine virilité.
Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant désormais la première condition fondamentale de la réorganisation intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale, pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels, où l'irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble des efforts antérieurs, en faisant bientôt dégénérer la plupart des recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive, aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. Jusque dans les sciences les plus simples, et par suite les moins imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations spéculatives qu'à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites, y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante, qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt, de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement, à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur beaucoup d'importans sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes, l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques. Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance très-légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu, à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie. Depuis que la spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire, par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est, au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en plus à la stérile accumulation d'incohérens détails, sous l'aveugle impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée pendant les deux derniers siècles.
Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, où le développement continu de la positivité rationnelle, dans ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des phénomènes correspondans, à une succession toujours homogène d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les précédens, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être convenablement instituée.