Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière prépondérance normale de l'un des élémens spéculatifs sur tous les autres, la question principale se réduit donc ici à déterminer directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques: car eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire, l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique, qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate, doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive, pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit inévitablement l'action simultanée.

La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine, spécialement en ce qui concerne l'appréciation historique de la progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave incertitude, que si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire, seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l'explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables. Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire, n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne, qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature, et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions primordiales propres à l'évolution positive.

Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science mathématique a été tellement recommandée comme la première source fondamentale, aussi bien pour l'individu que pour l'espèce, de toute positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique, qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse, le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part, nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et complète, susceptible d'une active universalité. Cependant, toutes les nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer, et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers, qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande construction cartésienne, qui, très-supérieure, sous les principaux aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvéniens, au premier essor décisif de la positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées, ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique, comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été, depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante les a d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs: ils ont, en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour suivre de pareils projets, à l'envi des géomètres et des physiciens, sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une instruction trop spéciale, dont l'absence a toutefois très-peu altéré, d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi, l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique, dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser de constituer leur utopie favorite: l'instinct vague et passager de son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient donc indispensable d'examiner directement la grande question du mode fondamental suivant lequel doit s'opérer désormais la liaison universelle des spéculations positives: or la forme la plus rapide et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, l'une mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard.

Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite, précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire, tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif, comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de la philosophie théologico-métaphysique. Or ce caractère principal est assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques, où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue, doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique, cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il faut reconnaître, en outre, sous un autre aspect fondamental, que le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit être habituellement trop peu développé par les études mathématiques, quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique, parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées, permet difficilement une pleine et active généralisation de cette grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son extension réelle aux événemens célestes. Aussi a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps, et sans excepter notre siècle, jusque chez d'éminens géomètres, une assez profonde inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient à un degré quelconque; au point de susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathématique, le prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes, après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles de l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant, sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à la ténébreuse suprématie de l'esprit théologico-métaphysique, auquel la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité contient exactement tous les élémens essentiels, fera toujours, j'ose le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable privilége que possèdent, à cet égard, les études mathématiques, tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui, devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification, les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par là suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables, comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la principale destination, d'après une estimation directe des difficultés essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode historique propre à la sociologie: la honteuse ignorance de presque tous les géomètres quant à ces deux modes transcendans d'investigation rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source vraiment originale.

La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique, suivant leur aptitude respective à une active universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique; en sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il peut seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai, le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation astronomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'elles doivent ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction, dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de meilleurs expédiens, et a seulement fini par déterminer habituellement, chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique, en ne concevant même que très-confusément l'incorporation effective du domaine chimique dans un vague et lointain avenir: ce qui est certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire que Descartes avait dû laisser à l'ancienne philosophie à l'égard des études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive être beaucoup moins nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que passagèrement, jusqu'au temps, très-prochain sans doute, où, suivant les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce Traité a indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument logique, qu'ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire, dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute vraie discipline philosophique; puisque les efforts scientifiques prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération de la positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres: car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain, souvent très-déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvéniens des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux seules études astronomiques, dont la direction générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais, afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce dernier cas, que la prépondérance des géomètres en astronomie, quoique bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors, un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque capitale que doive être l'influence mathématique dans les études célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice, cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument intellectuel, aussi bien que des simples instrumens matériels, par ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale, et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui, en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens, suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficiens; ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera nécessairement un rapide et irrévocable décroissement, jusqu'à ce que, sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit. On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective, au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connaissances réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension décisive de l'esprit positif à toutes les branches essentielles de la science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent une si fausse appréciation de la destination et de la portée de l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle révolution, par la formation définitive de la science sociologique, livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.

D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins par exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre, à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des services plus qu'équivalens à ceux qu'elle en a reçus pour son avénement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables, sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires: en sorte que c'est principalement à priori, suivant une juste notion de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré, du véritable esprit scientifique; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement irrécusables, qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment de tous les juges compétens et bien préparés.

Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant, en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble, ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et l'efficacité de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence, dont la rationnalité est assurément incontestable, peut seule ramener enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et d'accélérer le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité, où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles et en raffermissant, au lieu de les altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd'hui, en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, j'indiquerai: 1o l'importante conception du dualisme facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations chimiques, en y dénouant spontanément d'intimes difficultés, qui semblent actuellement insurmontables; 2o en physique, la fondation de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science, en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3o en astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à notre propre monde; 4o enfin, même en mathématique, la rectification capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du système total des conceptions géométriques, et des premiers fondemens de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai caractère propre à chaque science en même temps qu'à perfectionner sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seul permettre de dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique, des questions relatives à la constitution respective des différentes parties de la philosophie naturelle.

Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives, ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude: c'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale des rapports effectifs manifestés par le commun développement scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche. Comme la constitution variable de la classe contemplative représente nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit humain, les rudimens incomplets de nouvelles corporations spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles, sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant arrivé; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui appartient naturellement dans l'ensemble des spéculations humaines, où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très-puissante, surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards, destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être, au fond, les plus redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est naturellement aveugle, en vertu de l'entière indépendance de leurs travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque toujours rendre ces savans profondément étrangers à l'esprit et aux conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent involontairement des chocs, et par suite des résistances, d'autant plus intenses qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle, par la division trop peu comprise que l'avénement propre de la philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature, jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés, implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans, d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur, l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la situation fondamentale, seront très-propres à faciliter spontanément, dans le monde savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit parce qu'elle offrira de puissans secours aux parties les plus lésées, soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble, maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors, au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire, à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une homogénéité factice et stérile.

Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité, trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse. Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans l'état où j'ai maintenant conduit l'avénement final d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule importante à décider, puisque, tous les élémens de cette grande formation étant désormais établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux, sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter directement la chimérique généralisation de l'élément le plus spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement. Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois et complétement aux conditions que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions générales devait donc consister, sans doute, à constater directement, d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration, loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les limites indispensables de cet ouvrage, déjà très-dépassées, ne m'aient pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales, où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.

Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement, suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des sciences fondamentales ou abstraites, dont l'ensemble constitue ce que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais, en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre ses développemens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la science concrète, et même à la contemplation esthétique; car ce mode sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode mathématique serait directement contraire.