L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté, au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne. Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent, l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale, plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait alors graduellement la société moderne à un système entièrement nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les phases critiques simultanées.
Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique, si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique entre la formation primitive des classes nouvelles et la première manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que, sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle représente la véritable époque où le travail organique des sociétés actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par un autre grand témoignage historique, non moins universel et non moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie, pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour la série organique que pour la série critique, marque une phase si prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin, outre les indices évidens d'un développement général de l'activité commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue, remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure, l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées. Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être, par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque, la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes. Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la quarante-huitième leçon.
En considérant directement cette remarquable coïncidence historique entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement, il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident, vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles, eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles, successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité militaire toute grande destination permanente, il est clair que l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter, d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des principes avec les faits.
Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne pendant tout le cours des cinq derniers siècles.
Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici, sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment rationnelle des phénomènes sociaux.
Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais, quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes. Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité; comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours actuel de notre élaboration historique.
Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques, ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles, tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement inverse des différentes professions selon la complication graduelle de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble, les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète, plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent: les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté, et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée, d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale, correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective: d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes, un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.
Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique, ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante de ces décompositions successives, résulte de cette distinction fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons, jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité, envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques, à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature, depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux: l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à leurs principales relations caractéristiques.
Également indispensables dans leurs destinations respectives, et d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme bon, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés ou publics, ensuite comme beau, relativement aux sentimens de perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin comme vrai, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire, le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne, et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin, sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques précédemment indiqués, envers le principe général de la classification positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs, ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature, nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux, constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation moderne.
Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition précédente, ne comporte réellement qu'une simple application provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui, dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision, si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante; quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle, surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale, immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui, malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science, enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel, esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition, il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.