Il n'y avait personne pour entendre ces mots, seule la tzarine Militza les a entendus, puis elle sort devant la blanche tour, et interroge les deux noirs corbeaux: «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux, d'où êtes-vous venus ce matin? n'est-ce point du champ de Koçovo? Avez-vous vu les deux puissantes armées? les deux armées en sont-elles venues aux prises? et des deux laquelle l'a emporté?»

Et les deux noirs corbeaux répondent: «Au nom de Dieu, tzarine Militza, nous venons ce matin des plaines de Koçovo, nous avons vu les deux puissantes armées; les deux armées hier en sont venues aux prises, et les deux tzars ont succombé; des Turcs il n'est rien resté, mais des Serbes il est resté quelque chose, tout navré et couvert de sang.»

A peine ainsi commençaient-ils leur récit, que voici un des serviteurs, Miloutine; il porte la main droite (coupée) dans la gauche, sur son corps il a dix-sept blessures, et son cheval ruisselle de sang.

Dame Militza l'interroge: «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?

Mais le fidèle Miloutine lui dit: «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse lave-moi avec de l'eau froide et abreuve-moi de vin vermeil; elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»

La tzarine Militza le descend, et le lave avec de l'eau froide, puis l'abreuve de vin vermeil. Quand ses forces sont revenues, dame Militza l'interroge: «Où est tombé le glorieux prince Lazare? Où est tombé le vieux Youg-Bogdan? Ou sont tombés les neuf Yougovitch? Où est tombé Miloch le voïvode? Où est tombé Vouk Brankovitch? Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]

Et le serviteur commence son récit: «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo; où le glorieux prince Lazare a succombé; là beaucoup de lances ont été brisées, des lances et turques et serbes, mais plus de serbes que de turques pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. Youg, ton père, a péri en exemple, au premier choc; tombés aussi sont huit des Yougovitch, le frère ne voulant point abandonner le frère, tant qu'un seul survivrait. Restait encore Bochko Yougovitch, faisant flotter sa bannière sur Koçovo, dispersant les Turcs par troupes, comme un faucon de légères tourterelles. Où le sang baignait jusqu'aux genoux, c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch. Miloch, maîtresse, est tombé au bord de la Sitnitza à l'eau glacée, et là bien des Turcs ont péri; Miloch a immolé le tzar turc Murad, et des Turcs douze mille soldats; Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré! Il restera en souvenir au peuple des Serbes, pour être raconté et chanté, tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo. Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, maudit soit-il, et qui l'a engendré! maudite soit sa race et sa postérité! il a trahi le tzar à Koçovo et détaché douze mille, ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»

NOTES

I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires, cette épithète de menu (sitni) appliquée aux caractères d'écriture: ce qui n'a guère besoin d'explication.]

II. [Note 2: Lazare Gréblianovitch est tantôt appelé tzar, tantôt knèze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilité, dit-on, bien qu'il eût été sacré tzar en 1376.]