MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON.
Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; près de sa tête il plante sa lance, et à la lance il attache Charatz, puis il se prend à dire: «Qui me donnerait de l'eau à boire, qui me procurerait un peu d'ombre, celui-là assurerait à son âme une place en paradis.» Alors s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il abreuve Marko, puis au-dessus de lui il étend ses ailes et lui fait ainsi de l'ombre. «O faucon, mon oiseau gris, lui demande le héros, quel bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me procures de l'ombre?»—«Ne plaisante point, Marko Kralievitch, répond l'oiseau, lorsque nous combattions à Koçovo et que nous soutenions l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et coupèrent mes deux ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les chevaux turcs ne pussent m'écraser; tu me nourris de la chair des héros et tu m'abreuvas de sang vermeil; voilà le bien que tu m'as fait.»
IV
LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH.
Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche; marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.—Dieu m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui prépare des gâteaux sucrés.
Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé de braves. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à ses sœurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.
Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?—J'ai, répond Marko à sa vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi, mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.—O mon fils, Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci, mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés; écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu n'auras à craindre aucun scandale.»
Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à son ami Étienne Zemlitch.
Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés. Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison; pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent. Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie.
Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert. Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine (d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch, abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour fidèle maîtresse; voici pour toi une botte pleine d'or, pleine, ô mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi, doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch: «Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain: «Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A]. Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il possible d'aimer son parrain?—Ne parle pas follement, ma chère filleule, reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge: «Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.»