Mais voici venir Starina Novak, couvert d'étranges vêtements; il a pour pelisse une peau d'ours, sur la tête, un bonnet de peau de loup, et au bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent à deux coupes de vin, ses sourcils à une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forgé: «Arrête, s'écrie-t-il, débauché de Manuel! Il est facile de combattre avec un enfant, mais attends Starina Novak.—Approche, répond le Grec, ce n'est pas toi qui me feras fuir du défilé de Kliçoura. J'ai vu des ours vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume d'aigle?»

[Note A: Plume de cygne est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car plus loin, au vers 276, elle est remplacée, avec bien plus de raison, par une plume d'aigle.]

Starina Novak s'élance, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; le Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend en deux, coupe la main à Manuel, et se brise en éclats. La rage saisit le Grec, il prend son épée de la main gauche, et s'élance à la poursuite de Starina. Dieu clément, la grande merveille! S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et de voir comment il arrachait la grise pelisse d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la fuite, il court par la forêt verte, rien qu'un moment, deux heures pleines, et il crie à plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles de la forêt tombèrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa sœur d'alliance, la Vila: «Dieu t'anéantisse, Vila ma sœur! ne m'as-tu pas donné devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu serais là pour me tirer du péril?»

Or, voici la Vila qui vient à la rencontre de Novak: «Starina, mon frère en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en fuite?—Vila, ma sœur fidèle, je ne poursuis point, mais je suis forcé de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.—Retourne sur tes pas, mon frère en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu pourras donner la mort au héros aveuglé.»

Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprès de Manuel, puis s'arrête à l'écart dans la verte forêt. La Vila cependant prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fasciné les yeux, elle appelle le haïdouk: «Starina Novak, mon frère, maintenant frappe le héros aveuglé.» Mais Novak était saisi d'épouvante; il n'ose point s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe, et Novak s'élance, lui coupe la tête, et s'enfonce dans la forêt, cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous rassemblés, ils se partagèrent les beaux cadeaux de noce, et bandèrent leurs profondes blessures.

VIII

TRAHISON DE LA FEMME DE GROUÏTZA.

Grouïtza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus d'Andrinople, et sous la tente il se met à boire du vin, que lui sert le petit Étienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or sur de la soie éclatante; puis Grouïtza Novakovitch dit à Maxime: «Mon épouse fidèle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher un peu et dormir.» Il s'étend pour faire un somme, et Maxime reste à broder devant la tente.

Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit Étienne dit à Maxime: «Écoute, ma mère, voilà trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller éveiller mon père.—Mon fils, répond la jeune femme, ce ne sont point des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une rançon à ton père.» L'enfant cependant n'obéit pas, et il va pour réveiller Grouïtza: Maxime court après lui, elle le rattrape à l'entrée de la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frappé, l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de la bouche, et quatre autres sont ébranlées.

Là-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: «Dieu t'assiste, jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'épouse? de quel héros? quel est le brave qui t'a parée?—Je suis, jeunes Turcs, la femme de Grouïtza Novakovitch, le brave qui m'a parée est Grouïtza.» Et les trois jeunes Turcs de dire: «Livre-nous Grouïtza Novakovitch; avec lui tu portes de la soie éclatante, chez nous tu te promèneras dans la soie, et tu porteras de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec les autres te divertir à la campagne chaque vendredi.» Deux des Turcs descendaient de cheval, quand le troisième leur cria: «Que faites-vous, malheur à votre mère! Vous n'avez jamais vu Grouïtza, et vous voulez vous battre avec lui! Pour moi je connais Grouïtza Novakovitch; il n'avait que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il était assis, comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant l'argent. Mais l'enfant avait un cœur vaillant, un cœur vaillant et libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'élança à ma poursuite dans la forêt, moi à cheval, Grouïtza à pied; et sans les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevèrent de dessus sa tête son bonnet, en vérité il m'eût atteint. Mais pendant qu'il reprenait son katpak et le remettait, j'eus le temps de m'éloigner. Grouïtza alors lança sa masse ainsi qu'on lance un bâton, pour me frapper sur mon cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et si faiblement l'eût-il touché, l'arbre fut déraciné et ses branches jonchèrent la terre.»