Extrait.
L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'étoile du matin montré son visage, quand les portes de Sègne s'ouvrirent, et il en sortit une petite troupe de trente-quatre compagnons (haïdouks), qui commencèrent à gravir la montagne.
* * * * *
Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramène un bélier de neuf ans, et un fort bouc de sept ans. Thadée de Sègne les écorche vifs tous les deux, puis les lâche parmi les branches des sapins. Au contact des branches le bouc commence à crier, tandis que le bélier reste muet, ne pousse pas une plainte. «O Thadée, chef de notre troupe, dit alors Iovan de Kotar, pourquoi lâcher des animaux écorchés?» et Thadée de Sègne lui répond: «Voyez-vous, mes chers frères, quels tourments endurent ces animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs, quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le fasse en silence, frères, comme ce bélier écorché dans la forêt; celui qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu; qu'il s'en retourne à Sègne sur la frontière.»
X
LA FEMME DU HAÏDOUK VOUKOÇAR.
Extrait.
Voukoçar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui l'emmène à sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un cachot. Au bout de ce temps, le haïdouk, désespérant d'être rendu à la liberté, écrit à sa jeune femme pour l'engager à se remarier. Mais celle-ci «éclate de rire» à cette invitation, et après s'être fait couper les cheveux, et s'être revêtue de somptueux habits d'homme et d'un splendide équipement de guerre, elle se rend à Oudbigna, chez le Turc. Elle se présente à lui, la menace à la bouche, comme un messager impérial chargé de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan. Alil Boïtchitch (c'est le nom du Turc), frappé de terreur, la reçoit, l'héberge et remplit même à son égard des offices serviles.
Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes, et montant son grand cheval, elle se rendit à la porte du cachot. Là elle trouve le geôlier, auquel elle fait sauter la tête, puis frappant la porte de sa masse: «Sors, s'écrie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a envoyé pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.»
Les tourments avaient abattu le haïdouk, il était résigné à perdre sa tête, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse, le frappe deux à trois fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des Turcs, puis elle appelle Alil Boïtchitch: «Amène, dit-elle, un cheval au haïdouk, et pour toi trouves-en un aussi.» Le Turc rentre dans sa blanche maison, et en ramène un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre forgé, et une bourse de cinq cents ducats: «Voilà pour toi, messager impérial, ne me conduis pas devant le tzar.» Sans tarder alors, la jeune femme jette le haïdouk sur le cheval, puis s'élance à travers la campagne.