«Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frère. Il saute sur son grand cheval noir, et court en hâte vers la cité de Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frère vivant. Quand il est arrivé au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse; au coursier les jambes ont manqué sur le pont, ses deux jambes de devant sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il ôte la selle de dessus son cheval noir, l'attache à sa masse noueuse, et vite gagne la cité de Belgrad; comme il arrive, il appelle son épouse: «Angelia, ma fidèle épouse, oh! tu ne m'as pas empoisonné mon frère!»—Angelia lui répond: «Je ne t'ai pas empoisonné ton frère, mais avec ton frère je t'ai réconcilié.»

IV

LES IAKCHITCH ÉPROUVENT LEURS FEMMES.

Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Quand de vin ils se furent rassasiés, Bogdan dit à Dimitri: «Mitar, mon cher frère, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mère gouvernait la maison, alors notre demeure était blanche (brillante), des hôtes nombreux nous visitaient, les knèzes de la Sirmie venaient chez nous, et en personne le tzar serbe Étienne; mais depuis, frère que nous avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est obscurcie, les hôtes nous ont abandonnés, et nous n'avons plus la visite des knèzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe Étienne. Qui en est cause? Puisse Dieu le lui valoir!» Et Dimitri dit à son frère: «Bogdan Iakchitch, mon cher frère, cela vient de ta fidèle épouse, de Voukoçava, puisse Dieu le lui valoir!»—Grand fut le chagrin de Bogdan, et il reprit: «Mitar, mon cher frère; allons éprouver nos femmes: nous verrons si cela vient de la tienne, frère, ou de la mienne.»

Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent à la maison de Bogdan, qui entre près de sa femme, tandis que Dimitri restait auprès de la fenêtre, pour écouter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla: «Youkoçava, ma fidéle épouse, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»—Et doucement sa femme lui répondit: «Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon âme, ce qu'il te plaira; je n'ai pas encore enfreint ta volonté, et jamais je ne l'enfreindrai.—Voukoçava, ma fidèle épouse, reprit Bogdan, le roi de Bude marie son fils, et il a invité notre frère Dimitri aux noces. Mitar demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle à plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chère âme?—Donne-lui, mon âme, donne à ton frère et le cheval et les armes, les habits turcs, et encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que pour toi j'avais brodée encore chez mon père, et dont jamais je ne t'ai parlé, parce qu'elle n'était point achevée, mais je viens de finir de la (broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont à mon cou, l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer dans la crinière du cheval, afin d'émerveiller les conviés du roi.»

Dimitri auprès de la fenêtre entendait ce que disait la dame sa belle-sœur, et d'attendrissement ses larmes coulaient.

Ensuite ils se rendirent à sa maison, où Bogdan restait près de la fenêtre pour écouter, tandis que Dimitri entrait près de sa femme, à laquelle il dit: «Militza, ma chère petite dame, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»—Et doucement sa femme lui répondit: «Dis, mon âme, tout ce qu'il te plaira.—Militza, ma fidèle épouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invité Bogdan aux noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chère âme?»—Mais voici comment répondit la dame Militza: «A lui des chevaux? que (plutôt) les loups les dévorent! à lui des armes? que les Turcs les enlèvent! à lui des habits? qu'il en soit dépouillé (par la mort)!»

Quand Dimitri eût entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc, et si doucement l'eût-il touchée, les deux yeux lui sautèrent (de leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'élançant, prit Dimitri par la main:—«Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe à tes petits faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure épouse, mais jamais pour eux de mère; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de nous séparer, mon frère!»

[Note A: Tes jeunes enfants; expression figurée qui se rencontre fréquemment.]

V