VII
LA FUITE DE KARAGEORGE[10].
La Vila s'écrie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince ruisseau, elle appelle George Pétrovitch, à Topola, dans la plaine: «Insensé, George Pétrovitch, où es-tu en ce jour? Puisses-tu n'être nulle part[A]! Si tu bois du vin à la méhana, puisse ce vin s'écouler sur toi de blessures[B]! Si tu es couché au lit près de ta femme, puisse ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu privé de la vue! que les Turcs ont envahi ton pays?» Et George lui répond: «Tais-toi, Vila, que la peste étouffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11] à Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de Déligrad, je ne crains ni tzar ni vizir.» La Vila alors reprend: «Fuis, George, malheur à ta mère! Velko[12] a succombé sur le Timok; Miloch a été battu à Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enfermé dans le fort retranchement de Déligrad, puis ils se sont avancés vers la Morava, ont traversé la rivière à son embouchure, et les voici déjà à Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval, guerrier contre guerrier; leurs étendards sont (nombreux) comme les nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre sont semblables à une noire forêt. N'espère en personne, George, personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets (place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taillé, et retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.»
[Note A: C'est-à-dire, avoir péri.]
[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue à suppléer.]
Quand George Pétrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulèrent de son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf éclata au genou, et les bagues d'or à ses doigts: «Malheur à moi (s'écria-t-il), Dieu clément! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque j'avais tant de voïvodes!» Puis il charge chevaux et mulets, et passe dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut traversé l'eau, il se retourna du côté de son pays: «Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans que de nouveau je te visite, ô mon pays!» Puis George pénétra dans la Sirmie.
Les Turcs alors s'emparèrent du pays, et y commirent des violences, faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant à mort les jeunes Choumadiens. S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et d'entendre les gémissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la montagne, et les chants des Turcs dans les villages!
Ainsi fut-il pendant une année, et la moitié de la suivante aussi s'écoula. Alors la Vila des bords de la Save s'écria de nouveau, appelant George Pétrovitch: «Où es-tu, George? Puisses-tu n'être nulle part! Ne sais-tu pas que l'an dernier tu as fait vœu de revoir la Choumadia et ta blanche maison à Topola? Si tu voyais où en est ta maison! pillée, consumée par le feu; (si tu voyais) comme ton église est ruinée, tes vignes sans culture, tes chemins défoncés et tes pieuses fondations abattues.»
—«Ma sœur en Dieu, Vila de la Save, répond George Pétrovitch, salue de ma part ma Choumadia, et mon parrain le knèze Miloch; qu'il poursuive les Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar des Moscovites, pour le servir pendant une année, et peut-être me renverra-t-il là-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et à Topola ma blanche maison.»