ET DES
DICTS D'AMOURS ET VENTES.

Sans date, 1 vol. in-12 gothique, avec figures en bois et le chiffre de Guillaume Nyver, imprimeur de Paris, en 1520.

Cette édition n'est guère moins rare que l'édition imprimée à Paris, du 4 octobre 1490, in-4 gothique, au Saulmon, par Germain Vineaut ou Bineaut. Elle contient 52 feuillets, sans date ni signature, et se trouvait chez le duc de la Vallière. Bernard de la Monnoye, dans une de ses notes sur Du Verdier, continuateur de la Bibliothèque française de La Croix du Maine, attribue l'Amant rendu Cordelier à Martial Dauvergne, dit de Paris, parce qu'il naquit dans cette ville. On a réimprimé ce joli poème à la suite des Arrests d'Amours, du même auteur. Notre exemplaire a l'avantage de renfermer deux pièces qui ne se rencontrent ni dans l'édition de 1490, ni dans celle de 1520, savoir: la Complaincte de l'Amant et les Dits d'Amours et Ventes. Ces deux pièces portent la rubrique suivante: A Paris, pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas.

(1490—1520.)

Martial Dauvergne, procureur au parlement de Paris et notaire au Châtelet, mort en 1508, auteur des poèmes ci-dessus énoncés, est surtout connu, premièrement par ses Vigiles de la Mort de Charles VII, poème, où les exploits de ce grand règne sont racontés avec intérêt, réimprimé, en 1721, par Coustellier, en 2 vol. in-12; secondement, par les Arrests d'Amours, que le jurisconsulte Benoît le Court a commentés trop savamment. Nous parlerons, dans l'article suivant, de ce dernier ouvrage, d'un auteur plein de sentiment et d'esprit, qui, avec bien moins de réputation que Villon, nous paraît lui être fort supérieur. Son Amant rendu cordelier à l'observance d'amours, dont il est question présentement, est vivant de grace et d'imagination. Il eût mérité d'être rajeuni par La Fontaine, et, tel qu'il est, on le lit avec charme, sans se rebuter de la prolixité gothique dont il n'est pas plus exempt que toutes les poésies de cette époque. L'auteur expose qu'il a vu en songe ce qu'il raconte. C'était la marche alors usitée; tous nos vieux poètes songeaient; Jehan de Meung songeait; Martin Franc songeait; Octavien de Saint-Gelais et André de la Vigne songeaient. Martial de Paris a donc vu, en songe, ung poure amant, portant le deuil et sans devise, pleurer amèrement à la porte d'un couvent de cordeliers, et demander à parler à Damp prieur. Le malheureux vient pour entrer en religion, chassé du monde par les tourmens que l'amour lui cause. Damp prieur est l'homme de sens: il ne se presse pas d'accueillir le poure amant; et, dans l'idée d'éprouver sa vocation, il lui présente tous les agrémens de la vie mondaine en opposition avec les rudes épreuves du cloître.

«Il n'y a céans que poureté; dit-il.—Hélas! répond l'amant, il ne m'en chault.—Mais d'où vous vient ceste affection?—Les biens d'amours je vous les quitte; mes ris sont tournés à plourer; en lieux où tout plaisir habite je ne quiers jamais demourer.—Comme vous qui estes si jeune, avez-vous le cueur tant failli? etc.—A poursuivre grace de dame, trop y fault de pas et de tours; et si n'en peut-on avoir dragme, qui ne couste mille doulours.—De tels maulx nul n'est tant malade qu'on ne face bientost guérir, d'ung baiser ou d'une balade, quant amour le veult secourir.—Ha! monseigneur, vous avez tort! vous sçavez mieulx que vous ne dictes! etc., etc.—Mais quelle dame serviez-vous donc? étoit-ce un monstre de nature?—Non, non; le bien et le mal cognoissoit; jamais n'en sera de pareille; Dieu lui doint bon jour où quelle soit, et à tous ceulx de sa sequelle! quant j'oys encor parler d'elle, les larmes m'en viennent ez yeux, et ma douleur s'en renouvelle; dont il ne m'en est pas de mieulx.» Damp prieur, en homme expérimenté, veut savoir les détails de la passion de l'amant, ce qui lui suggère une série d'interrogations, dont quelques unes sont délicates. «Or, sire, par ce seur dormir, que tenez de si grant valeur, sentiez-vous pas le cueur frémir...? Estiez-vous point transi ou pasme?—Baisoie trois fois mon oreiller en riant à part moy aulx anges.—Durant que ceste nuict duroit, la songiez-vous point nullement? ou se vostre œil la desiroit pour veoir illec visiblement? car de tel mondain pensement adviennent mainctes frénasies, etc.—Bien souventte fois advenoit que voirement je la songeoye, toute telle joye si me prenoit qu'au lit chantoye et pleureoye, puis, moi resveillé, j'enrageoye que ne la veoye illec et maintes fois place changeoye en faizant des piedz le chevet.» Damp prieur continue: il demande à l'amant s'il suivait sa dame en tout lieu, s'il passait les nuits sous sa fenêtre, s'il en perdait le boire et le manger, etc., etc.; à quoi l'amant répond toujours que oui, et en des termes fort passionnés. Damp prieur ne se rebute pas; il a l'air de croire que tous ces tourmens de l'amour ne sont que roses au prix des rigueurs de la vie monastique. «Tout cuisans que sont les maux de l'amant, dit-il, un petit brin de romarin donné par celle qu'on aime, et assaisonné d'un doulx regard, vous paye de tout martyre.—Il est vrai, reprend l'amant, mais si le lendemain un aultre compaignon survient, à qui l'on fasse bienvenue, la fièvre en double continue, etc., etc.—Vous ne me ferez pas croire, répliqua Damp prieur, que si vous eussiez bien fait connaître vos peines à votre dame, elle n'en eût pas eu pitié!—Ah! monseigneur, d'elle ne me plains mie! la faulte en est à Malebouche et Danger, qui m'ont desservi près d'elle, et ont mon bien et mon honneur tollu.» Damp prieur fait une dernière tentative pour éprouver la résolution du poure amant: il lui laisse entrevoir que Vénus finit toujours par entendre les clamours de qui l'en veult prier; mais l'amant résiste, et, bien déterminé d'entrer en religion, dit à l'abbé: «Je suis prest quant à Dieu plaira.—Hélas! poure malheureux! tu perdras ici ta jeunesse, etc.—Mon cueur ne s'en esbahira.» Sur ce, Damp prieur s'en va le timbre à ses frères sonner, rassemble le chapitre, et lui propose de recevoir le novice; lequel, étant accepté, est reçu, logé dans le couvent, instruit de ce qu'il y doit faire, et se soumet liberallement à tout, sans murmure ni négligence. Toutefois, en une journée du printemps, qu'on dit, sur l'herbette, Damp prieur le surprit ayant à sa ceinture trois brins de violette, crime dont il fut sévèrement puni, et dans lequel il ne retomba plus. Le temps du noviciat passé, vient le grand et fatal jour de la prise d'habit. Amis, parens, voisins sont conviés, selon l'usage, beaux gens d'armes, belles dames, etc., etc. Entre icelles paraît la beauté qui causait le martyre du novice: on la connaît à ses pleurs et à ses vêtemens de deuil. Les dames, en la voyant, se prennent à la mauldire et à caqueter. L'office commence: Damp prieur prêche sur les vanités du monde, sur la pénitence et sur la mort. Durant le sermon, le poure amant ne peut s'empêcher d'étendre ses regards sur celle qu'il va quitter pour toujours, puis il fait semblant de dormir. La triste toilette suit le sermon. Le novice est mis quasi tout nu avant de recevoir l'habit de cordelier. A le voir ainsi dépouillé, les sanglots éclatent dans l'assemblée; la dame par amours s'efforce de paraître tranquille, mais la fièvre la dévore. Elle se lève, chancelle, et tombe évanouie. On la délace: le novice accourt épouvanté, lui fait respirer du vinaigre; mais voilà qu'en revenant à elle, la dame par amours laisse tomber d'une de ses manches un cœur d'or émaillé de plours, que le novice n'avait pas donné...: c'est le dernier trait des malheurs du poure amant. Dès lors il ne songe plus qu'à précipiter la cérémonie, qui est un peu longuement décrite: il revêt l'habit de cordelier, jure d'observer la règle, et surtout de renoncer à toutes les espèces de doulx yeux. Ce n'est pas une petite affaire, car le lecteur saura qu'il y a quarante et une sortes de doulx yeux; doulx yeux qui toujours vont et viennent; doulx yeux avançant l'accolée; doulx yeux reluisans comme azur, doulx yeux farouches et paoureux; doulx yeux à vingt et cinq caras; doulx yeux renversés à grand haste; doulx yeux pétillans et gingans; doulx yeux rians par bas et hault; ruans à dextre et à senestre, etc., etc., etc. La cérémonie achevée, et les présens faits au nouveau cordelier, les gens s'en vont, et l'auteur finit par ces vers:

Il n'est loyer que de poure homme,

De charité que de pur don.

Ayez, mesdames, pitié don

Des amoureux de l'observance,