Inde tuæ demum ut virtuti accessio major
Fiat, Revensi præsul in urbe sedes.
Si quicquam superest, quo possis altius ire,
Virtuti haud deerunt numina sancta tuæ.
Maintenant relevons, avec et sans Thémiseul, quelques détails de la vie de Codrus, par Bianchini, qui avait été l'élève et l'intime ami de ce professeur. Antoine Urcæus, surnommé Codrus, naquit à Herberia, petite ville du territoire de Reggio, le 15 août 1446, un peu avant le jour. Son aïeul, fils d'un potier du Brescian, fut le premier de sa famille qui s'établit à Herberia. Sa mère mourut en couche, ce qu'il rappelle d'une manière touchante dans son premier discours, en la nommant Mater dulcissima. Il fut de bonne heure, et pendant 14 ans, professeur de belles-lettres à Forli; puis il vint professer à l'université de Bologne le grec, le latin et la rhétorique, et mourut dans ces fonctions, à Bologne, en 1500, au monastère de Saint-Sauveur, où il avait voulu être transporté. On voit qu'il avait alors 54 ans. Bayle s'est donc trompé quand, sur la foi de Spizelius, De felice litterato, et de Léandre Albert dans sa description de l'Italie, il a fait mourir Codrus à 76 ans, en 1516. Valérien de Bellune s'est également trompé en disant, dans son curieux ouvrage De infelicitate litteratorum, que notre professeur mourut assassiné cruellement par des brigands d'une faction ennemie (ab adversæ factionis latronibus fœdissimè trucidatus); car il mourut d'un asthme, après un excès de table. Le christianisme de Codrus avait toujours été suspect durant sa vie, sinon dans ses actes extérieurs, au moins dans ses pensées, ses paroles intimes et sa conduite privée; mais il donna, en mourant, de grands signes de religion et de repentir mêlé de terreur et de vanité, se recommandant à Dieu et à la Vierge, et plaignant le monde savant de ne l'avoir plus. On l'accusa de pédérastie, et quoi qu'en dise Bianchini avec indignation, ce n'est pas sans sujet, si l'on s'en réfère à ses épigrammes à Glaucus, surtout à celles qui commencent par ces mots: Huic ego jam volui, etc., dum fui impubes, etc., inter formosos juvenes, etc., etc. Il était violent, châtiait parfois avec barbarie ses écoliers, qu'il excellait, néanmoins à instruire et à s'attacher. Son surnom de Codrus lui vint de ce que le prince de Forli, s'étant un jour recommandé à lui, sur la voie publique, il répondit: Mes affaires vont bien, Jupiter se recommande à Codrus (Jupiter Codro se commendat). Il eut d'illustres disciples, tels que Palmari, Volta, Paleoti, Albergoti, Bianchini et le jeune Béroald; comme aussi d'illustres amis, entre lesquels on distingue les princes de Forli et de Ferrare, ceux de Bologne, les Bentivoglio, Politien, Buti, Alde Manuce, Tiberti, Garzoni, Guarini, Ripa, Lambertini, les deux Roscio, Foscarini; la plupart savans, dont quelques uns avaient été ses maîtres. Galéas Bentivoglio le fit peindre par Francia. Rien de plus laid que sa figure, à en juger par la gravure que Thémiseul en donne, laquelle est de Blesweyck. Il y ressemble, en laid, au fameux violon moderne Paganini. Bayle, selon Thémiseul, a trop vanté et trop plaint Codrus, en avançant qu'il fut un des plus savans et des plus malheureux auteurs de son siècle; car Politien, Béroald, Ficin, Pic de la Mirandole furent plus savans que lui, dont le savoir était confus et la mémoire mauvaise; qui lisait presque toujours ses leçons; et, d'un autre côté, il fut plus heureux qu'il ne devait s'attendre à l'être, vu ses hardiesses et ses mauvaises mœurs. Son mérite spécial fut d'être bon latiniste. Le service qu'il rendit à Plaute, en rétablissant son Aulularia, fait honneur aux deux. Bayle encore n'aurait pas dû dire qu'après l'incendie de ses papiers, Codrus s'alla cacher dans les forêts pour y mener une vie sauvage, tandis qu'il ne fit que s'aller coucher, pour une nuit, hors de Forli, sur un fumier; vomissant des imprécations contre la Vierge, à laquelle il signifia, en bon latin, qu'il voulait aller en enfer, et qu'elle s'en tînt pour avertie au jour de sa mort; ce dont nous avons vu qu'il se repentit bien quand le grand jour fut arrivé. Montesquieu, dont le valet de chambre brûla, par mégarde, la Vie de Louis XI, ne fit pas tant de bruit pour une perte bien plus grande, sans doute, que celle du livre intitulé Pastor, qu'avait composé Codrus, et qui fut brûlé par sa propre négligence: aussi Montesquieu n'eut-il pas de pardons à demander à la Vierge en mourant. Codrus ne fut peut-être sublime qu'une fois; mais certainement il le fut dans l'épitaphe qu'il voulut faire graver sur son tombeau, laquelle consiste dans ces seuls mots: Codrus eram. Mais en voilà bien assez sur le docteur de Bologne. En résumé, Codrus fut un très bel esprit, plein de notions variées plus que profondes, érudit plutôt que réellement savant. Une multitude de faits et de textes surchargeaient sa tête et s'y confondaient, pour en sortir avec agrément et vivacité, mais sans méthode, sans but précis, et, par conséquent, sans autre résultat (du moins dans ses discours publics) que d'amuser ses auditeurs et de faire parler de lui.
C'est là, du reste, tout le fruit qu'on doit attendre communément de ces réunions fastueuses, instituées, dit-on, pour nourrir les contemporains des graves enseignemens de l'histoire et des pures inspirations du goût littéraire. Sans doute apparaissent quelquefois, dans ses chaires illustres, d'inespérés phénomènes qui nous démentent noblement ici, et que, loin de méconnaître, nous admirons autant que personne au monde; mais, pour un de ces êtres privilégiés, pour un orateur brillant, chaste, solide et fécond tel que Quintilien dans Rome, tel que M. Villemain ou ses émules dans Paris, que de sophistes prétentieux, que de rhéteurs vides et bouffis il faut entendre an milieu d'applaudissemens déréglés! Généralement, on ne devrait prêcher en public que la religion et la morale, science première, dont le but est l'ordre social même, et le champ, la conscience universelle: quant aux lettres, quant à l'histoire et à la philosophie, tant d'apparat nuit plus qu'il ne sert à leur propagation; les hommes faits ne s'y avanceront que par le travail silencieux et réfléchi de cabinet, les jeunes élèves, que par le régime sévère, constant et régulier du collége; et non dans des assemblées théâtrales, où les maîtres, intéressés à s'ouvrir des voies nouvelles, renversent de front ou de côté tout ce qui se rencontre devant eux, ou l'auditoire adulé ne demande qu'à se créer de nouvelles idoles. Aussi ne voyons-nous jamais plus briller ces assemblées consacrées au triomphe des lettres qu'à des époques où l'art et le goût ne sont déjà plus: c'est comme le festin des enterremens. Requiescant.
MORALITÉ TRÈS SINGULIÈRE
ET TRÈS BONNE
DES BLASPHÉMATEURS DU NOM DE DIEU;
Où sont contenus plusieurs exemples et enseignemens à l'encontre des maulx qui procedent a cause des grans Juremens et Blasphèmes qui se commettent de jour en jour, et aussi que la coustume n'en vaut riens, et qu'ils finent et fineront très mal s'ils ne s'en abstiennent.—Et est la dicte Moralité à dix-sept personnaiges dont les noms s'ensuyvent ci-après, premièrement: Dieu, le Crucifix, Marie, Séraphin, Chérubin, l'Église, la Mort, Guerre, Famine, le Blasphémateur, le Négateur, l'Injuriateur, Briette, le fils de L'Injuriateur, Satan, Béhémoth, Lucifer. (Gothique, sans date, mais de 1531 à 1540; 52 feuillets en 13 cahiers.) A Paris, par Pierre Sergent.
Avant 1820, on ne connaissait, de ce curieux monument de notre ancien théâtre, dit un de nos plus distingués bibliophiles, qu'un seul exemplaire imprimé, qui fut acheté cinq sous, en 1793, sur le pont de Rouen, par un curé de Normandie, et vendu 800 francs, en 1818, à la bibliothèque royale. La Société des bibliophiles français le fit réimprimer, en 1820, par M. Firmin Didot, sous la direction du savant que nous venons de désigner pour l'insérer dans le tome 1er de ses Mélanges. Vers 1830, un amateur éclairé a fait exécuter en facsimilé une nouvelle réimpression de cette moralité dont nous allons donner une analyse succincte, le peu de mots qu'en ont dits les frères Parfait ne nous paraissant pas devoir suffire. Il n'est pas inutile de mentionner ici que les Mélanges des Bibliophiles français, n'étant tirés qu'à 25 exempl., et la réimpression de cette moralité, en facsimilé, ne l'étant qu'à un très petit nombre, l'ouvrage est encore aujourd'hui peu commun.