(1502-31-40—1820.)
Le drame des Blasphémateurs du nom de Dieu sort d'une source plus nouvelle que celle du mystère de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, quoique plusieurs écrivains recommandables, tels que la Croix du Maine, du Verdier, Vauprivas et le Duchat les aient confondus dans une origine commune. L'erreur de ces derniers tient à ce qu'ils n'ont pas distingué les Mystères d'avec les Moralités, ce qu'ont fait judicieusement les frères Parfait dans leur Histoire du Théâtre Français, ouvrage, par parenthèse, très estimable, dans sa simplicité de rédaction, par le nombre et l'exactitude des recherches qu'il suppose et des renseignemens qu'il donne. Les Mystères, disons-le avec nos excellens guides, étaient des pièces sérieuses, tirées exclusivement de l'Histoire sacrée et profane, mais plus souvent des récits de l'Ancien et du Nouveau Testament. La troupe, dite des Confrères de la Passion, en avait le monopole qui leur fut accordé sous Charles VI, en 1402, et retiré, sous François Ier, en 1548, par suite des licences qu'ils s'étaient données, ou que le public se donnait, à leur occasion, aux dépens de la religion. Quant aux Moralités, elles formaient le domaine des clercs de la basoche, corporation de jeunes légistes, successivement favorisée par nos rois, dont l'établissement remontait à Philippe le Bel, en 1303, et qui, par un effet de la gaîté naturelle à la jeunesse, s'étant, depuis longues années, attribué le privilége d'amuser la capitale par toute sorte de fêtes, avait voulu, à l'instar des confrères, fonder un théâtre, ce qu'elle fit quelque temps après 1402, sans pouvoir néanmoins exploiter le champ des grands sujets historiques, réservé entièrement à leurs aînés. Il advint aux basochiens ce qui était advenu aux confrères; c'est-à-dire qu'après avoir débuté moralement, saintement même, si l'on veut, en faisant de leurs petites compositions, de mille vers au plus, des instructions édifiantes pour les spectateurs presque toujours sous le voile allégorique, en personnifiant les vertus et les vices, en faisant dialoguer, dans un but honnête, Franche voulunté avec Contrition, Chasteté avec Bien advisé, Luxure avec Malefin; le tout en présence de Dieu, de Marie et des Anges, à la barbe de Satan et de Beelzébuth, ils finirent, dans leurs Moralitez, dégénérées en farces, par devenir de vrais diables de malice et de satire personnelle; d'où s'ensuivit qu'après bien des vicissitudes et force arrêts pour et contre eux, après qu'entre autres choses, ils eurent été supprimés par Charles VIII, et rétablis par le bon roi Louis XII, qui voulait, disait-il, s'entendre crier la vérité, fût-ce par la bouche de la satire, ils furent interdits tout à fait en 1540, sous peine de la hart, pour n'avoir plus, depuis lors, que des destinées vulgaires et obscures. La licence fut plus heureuse à la suite des Enfans sans soucy, dans les Farces joyeuses et les Sotties; mais nous parlerons en leur lieu des Enfans sans soucy, ces patriarches de nos petits théâtres; maintenant tenons-nous aux Moralitez, et notamment à celle qui fait le sujet de cet article.
Une opinion conjecturale, bien fondée d'ailleurs sur le ton de bonne foi qui règne dans l'ouvrage, tout grossier qu'il est, a fait penser que la moralité des blasphémateurs datait de l'année 1502 environ. Elle ne serait donc pas des plus anciennes; la première inscrite dans le catalogue des frères Parfait, étant celle de la Vigile des Morts par Jean Molinet (1474); mais elle tiendrait encore un rang d'âge très sortable dans la période morale, puisqu'elle aurait précédé celles de Mundus, Caro, Demonia, de l'homme juste et l'homme mondain, de l'enfant prodigue, et aussi la pathétique moralité de la chaste villageoise dont on verra l'extrait dans ce recueil analytique. Les Blasphémateurs débutent par un prologue en vers édifians et soporifiques, terminé par cet avis de l'auteur aux spectateurs: «Je vous supply que nul ne parle haut—Et ne face nully bruict qui nous nuyse;—Patience est vertu qui moult vault—Et qui l'a ung ainsi chascun la prise.»
Les diables paraissent: Lucifer appelle ses frères les démons: «Haro! haro! haro! j'enraige,—Où estes-vous, meschans truans?»
Satan vient: «Que veux-tu, mauldict Lucifer?—Que te faut-il, beste sauvaige?—Je viens tout droict du pays de France—Où j'ay faict faire mille maulx,—Encontre Dieu et sa puissance,—Par meurtriers et par larronneaux.»
Béhémoth arrive aussitôt, et dit: «Je viens de Sainct-Jacques en Galice—Où j'ay faict le diable et sa mère—Car un marrault mauldict et nice—Devant tous a tué son père.—J'ay faict coucher une commère—Lubricque, mauldicte et dampnable—Plusieurs foys avec son compère,—Dont auront douleur innombrable.»
Voilà de hautes œuvres de ces deux diables, et pourtant Lucifer n'en est pas content; il leur souhaite la fièvre quartaine et leur commande d'aller «Tôt par monts et par vaux—Faire jurer le nom de Dieu—A garses et garsonneaux,—En toute place et en tout lieu; ce que Satan promet, se soumettant, au cas contraire, à être dedans le feu infernal, aggravanté. Sur ces entrefaites, survient un bon vivant qui se propose de mener vie de liesse, sans se douter qu'il va devenir le Blasphémateur. Les stances qu'il débite sont d'un rhythme harmonieux, qui paraîtrait tel, même encore aujourd'hui:
Fy de marchans,
Fy de paysans,
Au regard de ma regnommée!