M.D.IIC. 1 vol. in-12, de 46 pag. (Très rare.)

(1553-98.)

Reconnaissons un Dieu, quoique très mal servi.

De lézards et de rats mon logis est rempli,

Mais l'architecte existe, et quiconque le nie

Sous le manteau du sage est atteint de manie.

Ainsi s'exprimait Voltaire en flétrissant un livre des Trois imposteurs, prétendu traduit du latin, ouvrage d'athéisme grossier, qui, déjà connu en 1716, fut imprimé à Londres, en 1767, avec diverses pièces traduites de l'anglais contre le clergé romain, dont la première est intitulée de l'Imposture sacerdotale. L'ouvrage contre lequel le philosophe de Ferney s'élève avec tant d'éloquence et de raison n'est point celui qui fait l'objet de cet article. Il est divisé en six chapitres. Le premier traite de Dieu selon l'idée que les hommes s'en forment; le deuxième, des raisons qui ont porté les peuples à se figurer un Dieu; le troisième, de la religion et comment elle s'est glissée dans le monde; le quatrième, des vérités sensibles et évidentes, dans le but de renverser la doctrine de l'ame; le cinquième, de l'ame et de sa nature, selon les anciens philosophes et selon l'auteur; le sixième et dernier traite des esprits qu'on nomme démons. Tout cela n'annonce qu'une bien mauvaise philosophie et ne mériterait guère qu'on s'y arrêtât, sans la controverse qui s'établit, à ce sujet, entre Bernard de la Monnoye et Pierre-Frédéric Arpe, l'apologiste de Vanini, ainsi qu'on peut le voir dans le Ménagiana et dans les Mémoires de Sallengre.

Le premier de ces deux savans avait combattu, dans une dissertation curieuse, l'opinion de l'existence du livre intitulé de Tribus impostoribus, livre que des traditions confuses faisaient remonter jusqu'à l'empereur Frédéric II, qui l'aurait commandé, vers l'an 1230, à son chancelier, le célèbre Pierre des Vignes, et cela sur la foi d'une lettre du pape Grégoire IX, rapportée par Rinaldi, dans laquelle ce pontife reproche amèrement à l'empereur, son ennemi, d'avoir traité d'imposteurs Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. La thèse était belle à soutenir. Toutefois Arpe l'attaqua par une lettre anonyme de 1716, et prétendit, contre tout bon-sens, avec l'autorité d'une anecdote puérile, que ce fameux livre existait d'ancienneté, et que l'ouvrage en six chapitres, dont nous venons de parler, en était la traduction fidèle. La Monnoye n'eut pas de peine à réfuter la dernière partie de cette assertion, mais il alla trop loin, croyons-nous, en niant l'existence d'un livre de Tribus impostoribus antérieur à 1716.

Sans doute, quelle que fût l'animosité de Frédéric II contre la puissance pontificale, il est ridicule de prêter à cet empereur, aussi bien qu'à son chancelier, un ouvrage qu'aucune tête humaine n'aurait pu concevoir en 1230, ouvrage où, d'ailleurs, la touche moderne se trahit à chaque phrase; cependant il faut bien accorder qu'un pareil livre a pu exister vers 1553, comme l'assurent Guillaume Postel et le jésuite Richeomme, sous le nom de Florimond de Rémond. Comment le monde érudit se fût-il mépris à ce point de chercher partout l'auteur d'un livre qui n'eût pas existé, de l'attribuer tour à tour à Boccace, à Dolet, à l'Arétin, à Servet, à Bernard Ochin, à Postel lui-même, à Pomponace, à Campanilla, au Pogge, au Pucci, à Muret, à Vanini, à Milton et à tant d'autres? Comment le docte abbé Mercier de Saint-Léger, qui, du reste, n'est pas trop concluant sur cette matière, eût-il pu nous donner, à propos d'une chimère, une liste d'hommes qui s'en sont occupés, telle que celle-ci: Bayle, Jugler, Bibliotheca historica, litteraria, selecta, 1660-66; Chrétien Kortholt, à la tête de son traité de Tribus impostoribus hujus sæculi magnis; Richard Simon, dans la dix-huitième lettre du tome 1er de ses Lettres choisies; Jean-Frédéric Mayer, dans la préface de ses Disputationes de comitiis taboriticis; Thomasius, en tête de sa Dissertatio de doctis impostoribus; Placcius, In theatro anonymo; Prosper Marchand, article Imposteurs; Emmanuel Weber, Programma de tribus impostoribus; don Calmet, article Imposteurs de son Dictionnaire de la Bible; et Joseph-Romain Joly, capucin, dans une lettre qui est à la tête du tome III de ses Conférences ecclésiastiques, Paris, 1772? Quoi! tant de bruit pour rien? tant de fumée sans feu? cela n'est pas possible. En recherchant scrupuleusement le vrai ou le vraisemblable parmi beaucoup d'opinions contraires, nous trouvons qu'un livre latin, de Tribus impostoribus, composé vers la moitié du XVIe siècle, fut publié, en Allemagne, in-12, en 46 pages, par le libraire Straubius, en 1598, sans nom de ville ni d'imprimeur, et que, pour cette publication, l'éditeur fut mis en prison à Brunswick. Or, c'est cet ouvrage que nous présentons hardiment au mépris du lecteur, persuadés que nous sommes que de tels écrits d'athéisme sont fort propres à servir la religion. Il est devenu d'une rareté extrême. Il en existe un manuscrit à la bibliothèque royale de Paris, lequel vient de celle de Saint-Victor, et un autre à celle de Sainte-Geneviève. M. le duc de la Vallière en possédait un exemplaire imprimé que l'abbé Mercier de Saint-Léger lui avait cédé après en avoir pris la copie figurée. Cet exemplaire est maintenant dans la bibliothèque de M. Renouard, et la copie de l'abbé Mercier est entre nos mains. C'est sur cette copie, que M. le marquis de Fortia a trouvée très fidèle en la collationnant sur le manuscrit de Saint-Victor, que nous avons dressé la courte analyse suivante.

L'auteur de ce triste opuscule s'efforce, dès le début, d'enlever toute créance au dogme de la Divinité, en montrant que les hommes ne se sont jamais entendus sur l'idée de Dieu, et que, par ce mot sacré, ils ont affirmé ce qu'ils ne comprenaient pas; tandis que l'idée de Dieu est, par rapport aux causes premières, la seule idée qui soit compréhensible, toute autre n'étant pas même perceptible. Il cherche ensuite à confondre les notions que nous avons de la toute-puissance et de l'infinie bonté de Dieu, par l'argument ordinaire du mal moral et du mal physique éternellement réfuté par le cours des astres et par le cœur de l'homme. Même en accordant le dogme de la Divinité, il essaie de rendre ridicules tout culte et toute religion, un être infini n'ayant, selon lui, nul besoin de nos respects et de notre reconnaissance; et là dessus il ferme les yeux sur le besoin qu'ont les mortels d'adorer un maître suprême. Le consentement des peuples n'est rien pour lui, les puissans ayant eu partout et toujours intérêt à répandre, chez les faibles qu'ils voulaient asservir, les idées et les pratiques religieuses, comme si le mensonge pouvait être universel et constant. Les fausses religions du paganisme viennent ici à son aide, ainsi que les superstitions dont l'ambition et la cupidité des intéressés ont souillé la religion chrétienne. Il tire encore parti des éternelles disputes des prêtres et des controverses infinies établies soit dans chaque religion, soit d'une religion à l'autre, comme si la vérité n'avait pas autant de combats à livrer dans ce monde que l'erreur. Il ne veut voir, dans Moïse, qu'un conquérant et un despote hypocrite. Jésus-Christ ne lui apparaît point sous un jour plus favorable que Mahomet. «De quelle arme peut-on se servir contre ce dernier, dit-il, qui ne soit d'usage contre les deux autres?» Comme si les merveilles de la civilisation du monde étaient soustraites à ses regards. De nombreuses citations de l'Ancien Testament servent de textes à autant de syllogismes construits pour la ruine de toute doctrine révélée, et le livre finit par l'exclamation tantum! eh quoi tant! à laquelle nous répondrons par celle-ci: tantillulùm! eh quoi! si peu!