Nicolas Clénard, dont l'enfance et la jeunesse avaient été studieuses et hâtives, était donc, dès l'âge de 28 à 29 ans, un des plus fameux professeurs de grec à Louvain, respecté des grands, aimé de ses disciples, et lié intimement avec les premiers personnages lettrés de son pays et de son temps, dont il possédait la confiance et savait ne point exciter l'envie, tels que François Hoverius, habile helléniste, le docte abbé de Tongres Arnould Streyterius, Rutgerus Rescius, Joachim Polita, célèbre jurisconsulte; tels encore que ce vénérable Jacques Latomus, théologien de Louvain devenu chanoine de Cambrai, qui avait été son maître, qui eut le regret de lui survivre deux ans, et dont on disait que, pygmée par le corps, il était géant par l'esprit, parce qu'il avait su démêler et confondre la mauvaise foi de Luther, d'Æcolampade et de Thyndalle à travers toutes les ruses de leur argumentation. Terminons cette liste honorable et incomplète par le nom de Jean Vasée de Bruges, qui fut, par dessus tous, l'émule et le compagnon de Clénard, puisqu'il l'accompagna en Espagne et en Portugal, comme nous l'allons voir, et qu'il courut avec lui la carrière de l'enseignement dans ces contrées lointaines[55]. Tout en professant le grec à Louvain, dans la fleur de son âge, Clénard fut saisi d'une passion invincible qui devait, plus tard, fixer sa destinée. Cette passion était la soif de la langue arabe. Depuis long-temps, une secrète ardeur pour l'arabe l'agitait, et nous verrons dans peu pour quelle chimérique et noble cause; toutefois il y résistait encore, et d'autant mieux qu'il n'y avait alors, en Flandre, ni maîtres, ni livres, ni manuscrits arabes; mais la fortune ayant voulu qu'un jeune homme lui apportât, un certain jour, le psautier en arabe, syriaque, hébreu, grec et latin, voilà tout d'un coup la tête de notre savant partie. Il lira le texte arabe, il apprendra l'arabe, il le saura. Le lire? eh comment? il ne connaît pas les caractères. Quand il parviendrait à le lire, à quoi bon, puisqu'il ignore le rapport des signes avec la pensée qu'ils retracent? Enfin, quand il irait jusqu'à l'intelligence de l'arabe écrit, à quoi cela servirait-il pour son but, puisqu'il est avéré que l'arabe écrit diffère plus de l'arabe parlé que le grec d'Homère ne diffère du grec des corsaires candiotes? N'importe, lisons toujours. Notre but est si relevé! il s'agit d'aller combattre Mahomet chez lui, non plus avec l'épée et vainement comme au temps des croisades, mais avec la parole et victorieusement, comme Athanase fit avec Arius et ses sectaires (car tel était le fameux dessein que nourrissait Clénard, et rien de moins). D'impossibilités, il n'en est point pour le génie opiniâtre, Salluste nous l'apprend. Le psautier arabe est ouvert, c'est assez: lisons.

Il faut voir, dans la curieuse lettre de Clénard aux chrétiens, qui est la dernière de son recueil, et peut-être la dernière de sa vie, le merveilleux récit de la méthode analogique et comparative, à l'aide de laquelle il vint à bout, seul, de connaître d'abord quatre lettres arabes, S, M, L, T, puis six autres, puis toutes, puis de trouver quelques mots, puis d'en former un essai de lexique et de syntaxe: cela tient du prodige. A la vérité, il savait l'hébreu, langue qui a beaucoup de rapports avec l'arabe; sans quoi le prodige même passerait toute croyance. Nous n'entrerons pas ici dans l'exposé des procédés suivis par le disciple lui-même, il suffit d'en indiquer la clef. Ce fut donc par l'examen attentif et comparé des noms propres d'hommes et de lieux, lesquels, distingués des autres mots dans les livres, offrent, dans toutes les langues, des consonnances et par conséquent des lettres communes, ce fut par cette voie étroite et ténébreuse que l'intrépide Clénard fit son entrée dans l'arabe, saisissant, par exemple, la lettre r des Orientaux, à la faveur de l'r latin d'Israël, de Tyrus, de Sisara, d'Oreb, d'Assur, d'Agareni; leur lettre b, par le secours du b latin de Moab, de Gebal, de Jobin, de Zeb, de Zébée, etc., etc. L'alphabet arabe ainsi trouvé, l'analogie et la comparaison avec l'hébreu le conduisirent, après des efforts incroyables, à l'intelligence assez courante du psautier; mais ce fut tout, et c'était encore bien peu pour controverser avec les musulmans dans la langue de leur prophète. Que faire alors? il fallut se résoudre à une vie nouvelle, quitter ses habitudes sédentaires et sortir de Louvain à la recherche de quelques auxiliaires étrangers. Après une courte visite faite à son cher Latomus, à Cambrai, Clénard poussa jusqu'à Paris. Pour un savant de la Campine tel que lui, c'était presque atteindre les colonnes d'Hercule. Une relation inattendue qui s'offrit à lui, dans cette capitale, fut cause qu'il franchit un jour le non plus ultra des anciens. Un franciscain portugais, nommé Roc Almeïda, qu'il vit à Paris, chez des savans de ses amis, lui fit des récits tellement pompeux de l'université de Salamanque, des ressources que l'on y rencontrait pour tous les genres d'étude, même pour l'étude de l'arabe, que dès ce moment on peut dire que son plan fut formé. Pourtant restait encore un grand obstacle à vaincre. Ses parens l'avaient destiné à la cure des béguines de Diest. Renoncer à cet établissement solide et commode, s'expatrier pour long-temps et tromper ainsi le tendre espoir de sa famille, c'était beaucoup sacrifier à l'idée incertaine de réfuter Mahomet, chez les mahométans. Heureusement pour sa passion, la chicane vint à son aide ainsi que l'occasion; mais n'anticipons point sur les faits.

Le voilà donc à Paris, vers 1530, satisfait du présent et plein de foi dans l'avenir. «Tout me succède ici par delà mes vœux,» écrivait-il à Hoverius. «Le ciel et les mœurs des hommes m'y plaisent beaucoup..., on y trouve un grand nombre de savans...; il me sera utile d'y séjourner..., je suis nourri sur le pied de cinquante couronnes par an. J'ai pris un élève qui est neveu de Latomus (Barthélemy), et qui me donne trente couronnes... J'ai vendu ces jours-ci 500 exemplaires de mes institutions grecques et hébraïques. Ainsi je ne crains plus de mourir de faim... Quant à l'époque de mon retour, elle est bien incertaine... Nous sommes tous sous la main de Dieu, et des chrétiens peuvent également partout vivre et mourir...»

Le retour de Clénard en Brabant fut plus prompt qu'il ne l'aurait voulu, les béguines de Diest l'ayant ainsi décidé. Ces religieuses avaient été mises en cause à cette époque. Il fallut les défendre, il fallut disputer la cure de Diest et ne plus songer, pour le moment, qu'aux Arabes Flamands et aux plaideurs de mauvaise foi. Les choses allèrent ainsi jusqu'au printemps de 1531. Alors arriva en Brabant don Fernand Colomb, parent de l'immortel Christophe, à qui nous devons, après Dieu, les Amériques. Il venait, comme beaucoup de ses compatriotes, prendre possession de la terre flamande fraîchement acquise à l'Espagne, et spécialement acheter des livres pour sa riche bibliothèque de Séville. Il marchait dans la compagnie d'un excellent homme, très bon poète latin portugais, nommé Résende, qui connaissait et goûtait déjà Clénard comme une des meilleures conquêtes à faire pour la Péninsule ibérique, sa patrie. Fernand Colomb, appuyé du poète Résende, et de l'ennui que notre professeur ressentait à l'occasion des béguines, prit si bien ses mesures et plaida si éloquemment pour l'université de Salamanque, que le sort fut jeté cette fois, et Clénard engagé et emballé pour l'Espagne avec son cher ami Jean Vasée, lequel devait suivre Colomb jusqu'à Séville. Le voyage fut heureux sans doute; mais il eut ses mécomptes pendant la marche, comme ses regrets au départ. Consultons notre correspondance[56]. «Depuis que je vous ai quitté, mon cher Latomus, tous les hommes sont pour moi des étrangers...; je passai deux jours à Paris, étranger parmi des amis mêmes, à cause de votre souvenir... De Paris, nous prîmes notre chemin par l'Aquitaine...; avec quel bonheur je vis à Tours le siége de saint Martin!... Ce fut la veille de la fête de ce grand saint que nous entrâmes enfin en Espagne... Bien nous prit d'avoir des provisions, car nous n'eussions pas mangé... On a raison de dire qu'en France l'argent se dépense bon gré mal gré, tandis qu'en Espagne on ne peut pas en dépenser, quoiqu'on le veuille... Notre patron Fernand et notre poète faisaient de leur mieux pour qu'il ne nous manquât rien; mais le génie de cette terre ingrate triomphait de toute sollicitude pour les pauvres Brabançons... Figurez-vous que, dans une auberge, près de Vittoria, l'ami Vasée ayant laissé tomber son verre qui se cassa, ce fut une perte irréparable, et qu'il nous fallut boire dans notre main comme Diogène... Tirez les conséquences de ces prémisses... L'Espagne en fournit d'abondantes et de tout à fait propres à nous guérir des délicatesses de la patrie flamande..... A Burgos, nous eûmes aussi froid qu'à Louvain...: à peine y pûmes-nous découvrir un fagot de sarment...»

C'est ainsi que nos voyageurs arrivèrent à Salamanque vers le mois d'avril 1531. Là, Clénard s'arrêta. Pour Jean Vasée, il suivit don Fernand à Séville, selon qu'on était convenu, demeura près de trois ans dans cette ville sans profit pour sa fortune, et au grand détriment de sa santé, car il y pensa mourir d'une inflammation générale; après quoi il vint en Portugal rejoindre son ami, qui l'engagea à s'y marier, et lui fit avoir un bon établissement dans l'école fondée par le cardinal Henri, à Braga. Dans la suite, il céda sa place au collége de Braga à son fils Augustin Vasée, et alla se fixer définitivement à Salamanque, où il ne cessa de professer qu'à sa mort, survenue en 1560.

Revenons à Nicolas Clénard. Sa réputation ne tarda pas à s'établir dans la cité universitaire des Espagnes, et, dès le commencement de novembre de cette même année 1531, deux docteurs en théologie s'empressèrent, au nom de leur corps, de lui offrir cent ducats par année, sous la condition facile de donner aux jeunes clercs des leçons de grec et de latin, quand et comme il voudrait. Il accepta cette charge avec l'espoir d'obtenir bientôt une chaire en titre, et surprit bien utilement son auditoire, lorsqu'au lieu de l'étourdir de subtilités scolastiques il se mit à lui faire des lectures raisonnées de saint Jean Chrysostôme. Une autre fonction, qui n'enchaînait guère plus sa vie, et qu'il prit à la prière de l'évêque de Cordoue, acheva de lui ouvrir les ressources et le crédit dont il avait besoin: ce fut l'éducation nominale plutôt que réelle du fils du duc d'Albe, vice-roi de Naples. «Je me suis fait esclave, écrivait-il alors à son ami Vasée; mais je ne m'en repens pas... Nous voici, par là, tous deux assurés du nécessaire.»

Trois années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles Clénard put s'estimer heureux; d'autres Flamands, ses amis, Hoverius notamment, pour être venus, à son exemple, tenter fortune dans la Péninsule, ne furent pas si bien traités. Il s'était fait une société savante et intime de plusieurs Espagnols de mérite, au premier rang desquels nous nommerons le franciscain Victoria; il passait de longues heures au travail, et, malgré le tumulte inévitable des universités, il avait su s'affranchir des affaires et des devoirs du monde, et vivre en homme de plomb, fiché sur ses livres, comme il le disait lui-même, avare de visites, sobre de discours et même d'écritures, puisqu'il eut à s'excuser de n'avoir écrit que deux fois, en quatre ans, à Latomus, et qu'en tout sa correspondance ne comprend pas cinquante lettres.

Au début de l'année 1534, changement complet de position et de plan pour l'avenir. La mobilité dans les idées et les destinées des solitaires est assez commune. L'imagination, chez eux, s'échauffe toujours plus ou moins, et leur fait payer, autant et plus qu'au commun des hommes, le tribut commandé à l'instabilité. Jean III, roi de Portugal, fils et successeur du grand Emmanuel, prédécesseur et aïeul de cet insensé de roi Sébastien, avait, ainsi que sa femme dona Isabelle, un goût très vif pour les gens de lettres. Le poète Résende, qu'il tenait à sa cour en grand honneur et dans sa familiarité, fut chargé, par lui, d'attirer Clénard à Evora, lieu de sa résidence royale. Il s'agissait de confier à un homme célèbre, honoré des respects de l'Europe savante, son jeune frère, le cardinal Henri, archevêque de Braga, dont l'éducation s'achevait, et qu'il fallait rendre digne des premières charges de l'Eglise. C'est ce même cardinal Henri qui, après la déconfiture du roi Sébastien, en 1578, arriva vieux à la couronne, pour la déposer, en mourant deux ans après, entre les mains de Philippe II d'Espagne, qui avait épousé une fille du roi Jean III, dont il est ici question. La raison, l'habitude, peut-être aussi la reconnaissance auraient dû, ce nous semble, retenir Clénard à Salamanque; mais quoi! c'est un roi qui supplie, c'est un cardinal-archevêque dont l'intérêt commande; et puis l'amitié pressante de Résende, et puis les chances d'une fortune de cour qui facilitera les vastes projets que l'on nourrit contre les musulmans. Evora, d'ailleurs, n'est qu'à peu de distance de Salamanque, à deux jours de Lisbonne, à cent lieues tout au plus du royaume de Fez, avec lequel il y a grand commerce, du Portugal, en sorte qu'on acceptera les grosses offres du roi Jean III; que, durant quatre ou cinq ans, on sera presque satisfait d'avoir pris ce parti[57], et qu'on écrira, entre autres choses, à don Martin de Vorda, à Jean Vasée, à Jacques Latomus, ce qui suit:

«Ecoutez une fable, une fable, non, mais une histoire.... Qui l'eût dit? je suis devenu homme de cour.... Le roi de Portugal m'a fait demander, par Résende, de venir à Evora élever son frère, moyennant de grosses offres.... J'ai accepté malgré messieurs de Salamanque.... Je suis donc à Evora.... Deux jours après mon arrivée, j'ai salué le roi et la reine, et j'ai reçu cinquante ducats de gratification.... J'ai salué également mon élève le prince Henri, archevêque de Braga, et son frère Edouard, qui, tous deux, sont fort réjouis de ma venue.... Cette cour me plaît.... Elle est remplie de savans en grec et latin, plus qu'à Salamanque même.... Je vis avec Résende..., ainsi le veut le roi.... Il me sera plus commode de donner une heure par jour au frère du roi que de disputer toute la journée avec des universitaires. Ma vie est ici des plus studieuses comme des plus tranquilles.... J'ai plus d'appointemens qu'un chanoine d'Anvers, et rien qu'une heure à donner par jour; encore avec des vacances les fêtes et dimanches, et aussi les jours de chasse; car vous saurez que je ne chasse point.... Il serait beau voir un théologien chasser autre chose que les bénéfices....» Et ailleurs: «Maintenant que j'ai du loisir, puis-je mieux l'employer qu'à écrire à mon cher Latomus, à lui découvrir mes sentimens et mes pensées?... La vie tranquille que je mène est celle qui me convient, hormis que j'ai seulement les biens de l'exil et non ceux de la patrie.... Il se pourrait que j'allasse à Fez m'avancer dans la langue arabe.... Fez n'est qu'à cent lieues d'ici.... Il offre un marché célèbre, très fréquenté de nos marchands.... Les lettres arabes y sont en grande réputation.... En attendant que je puisse visiter cette ville, je vais mettre à profit un médecin d'Evora, très habile dans la langue des Arabes... Je n'attends, pour cela, que des livres qui doivent me venir de Murcie.... Vous avez su comment j'avais quitté Salamanque pour me rendre en Portugal, appelé par le roi. Certainement cette université me plaisait fort. J'y avais des amis sincères et savans, lesquels ne demandaient qu'à me retenir et qu'à m'enrichir selon leurs moyens; et probablement cela serait advenu à votre disciple tout stupide qu'il est, vous le savez, quand il s'agit de se remuer pour acquérir.... Une proposition royale a tout changé, non que j'aie cédé à la cupide avarice; mais j'ai cru que je menerais à Evora une vie plus libre et plus retirée.... A Salamanque, on est toujours en présence, soit à visiter, soit à recevoir..., métier que je n'ai jamais su faire, et je suis trop vieux pour me reforger, étant né surtout sous le ciel de la Campine.... A Salamanque, un professeur est une manière d'oracle qui doit répondre à tout venant, et porter ainsi les chaînes de tous les insipides questionneurs que la pédanterie du sol lui adresse.... Ici j'ai, du moins, plus de loisir que je n'osais même en espérer.... Je me rends chaque jour chez le prince frère du roi, pendant la deuxième ou la troisième heure de l'après-midi, après quoi je rentre chez moi et n'ai plus que faire en cour..... J'avais cent philippes, j'ai maintenant cent doubles ducats et plus, autre différence. (Suivent des renseignemens précieux pour les érudits, sur le rapport des monnaies de la Péninsule, à cette époque, avec celles du Rhin et de la Belgique....) Je n'épargne rien, et vis au jour le jour selon le précepte d'Horace, dans la confiance que Dieu ne m'abandonnera pas dans ma vieillesse.... Vraiment il faut de l'argent, en Portugal... Il n'existe pas de pays, au monde, plus coûteux, comme aussi de plus étranger à l'agriculture que ce pays.... S'il est un peuple engourdi par la paresse, assurément c'est le peuple portugais, principalement celui qui habite au midi du Tage, plus près de l'Afrique....; tellement que, sans les étrangers, on n'y trouverait qu'à peine un cordonnier et un barbier.... Je dépense quinze florins par an pour ma seule barbe. Il n'y a point à marchander; loin de là, qu'à ce prix il faut encore prier et solliciter pour ce service comme pour tout autre.... Vous convoquez d'abord votre barbier une ou plusieurs fois....; ensuite vous l'attendez deux heures....; puis vous lui faites porter son plat et son pot à l'eau, car ici nous sommes tous nobles, et nous ne portons rien dans les mains par les rues.... Pensez-vous qu'une mère de famille daigne acheter son poisson ou cuire ses herbes elles-mêmes?... Point: elle ne sert de rien au ménage que par sa langue pour défendre le titre de ses noces.... Tout se fait par le ministère des esclaves maures ou éthiopiens, dont la Lusitanie et Lisbonne, surtout, sont si remplies, qu'il y en a plus apparemment que de sujets libres.... Point de maison où l'on ne trouve, au moins, une servante maure, esclave; et c'est elle qui achète, qui balaie, qui lave, qui porte l'eau, enfin qui fait tout; véritable jument de somme, ne différant de la jument que par la forme... Les riches possèdent un grand nombre de ces esclaves, des deux sexes, avec lesquels, par un effet de la licence des mœurs, il se fait un grand commerce de nouveau-nés au profit du maître; celui-ci les cédant, pour de l'argent, à quelque amateur éloigné, ou à quelque Maure captif.... Vénus a ici toutes sortes de temples; et Dieu sait quels!... Adeo perdite vivit juventus hispanica... Tanta est flagitiosæ vitæ licentia, maxime ulyssiponæ. Aussi suis-je enchanté que mon frère, qui était venu à Lisbonne dans la vue d'y entrer dans une maison de commerce, et que j'avais, à cet effet, recommandé à Charles Corréus, marchand français, n'ait pas pu tenir à ce train de vie et soit reparti pour la Zélande... S'il était donné aux étrangers de connaître d'avance les diverses incommodités de ce pays, aucun d'eux n'y voudrait venir.... Quant à ceux qui s'y trouvent, ils y restent d'ordinaire, les uns par l'extrême nécessité, les autres par goût pour cette affreuse licence qui flatte les vices, et d'autres, comme moi, parce que peu sensibles aux privations matérielles, ils y rencontrent ce qu'ils cherchent, le repos et le silence.... Je ne laisse pas que d'être, par instans, importuné des misères lusitaniques....; au point que, sans que Dieu m'a gratifié d'un ami sans prix dans la personne de Me Jean Petit, docteur parisien, archidiacre, évêque de Saint-Jacques du cap Vert, près de qui je loge, à la table de qui je mange, je ne sais si j'aurais pu demeurer en Portugal.... Bien que Salamanque soit autre chose que le Brabant, encore, avec un peu de volonté, pouvais-je y trouver manière de vivre à la brabançonne, car le pays offre des ressources...; tandis qu'une fois à Evora, tout change.... On se croit en Cacodémonie, tant ces Ethiopiens sont odieux.... Mais ce vertueux et savant hôte m'est d'un puissant secours.... Pendant les repas, nous lisons de l'Ancien Testament en hébreu, ou du Nouveau en grec...; ensuite confabulation sur les passages douteux, avec lui et deux de ses parens également très instruits.... En somme, doux entretiens, douce société..., point de rapports jusqu'ici avec ces misérables esclaves.... Je n'ai qu'un vieux domestique, pris à Salamanque, à qui je ne rends pas le joug bien dur.... Si je me mettais à la mode, j'aurais quatre esclaves, des mules, point de pain au logis, du faste au dehors, et plus de dettes que de biens... Il y avait, à la cour du feu roi Emmanuel, un Portugais qui écrasait de son luxe un certain Français de la suite de la reine Léonore...; le Français, plus modeste, mais mieux nourri, suspectant le luxe de son rival, imagina de regarder curieusement le livre de comptes du personnage, et y vit écrit tout ce détail, véritablement lusitanien...: lundi, 4 sous d'eau, 6 sous de pain, 3 sous de raves; mardi, de même; mercredi, de même, etc.; et dimanche, point de raves, faulte de marché... Ici vous n'avez de serviteurs libres, ni pour or ni pour argent, toute personne libre se donnant incessamment pour noble, et dès lors ne voulant pas subir la honte de faire la moindre chose de son temps ni de ses mains... Au surplus, je vis le mieux possible, sans me soucier du lendemain, sans rien amasser, espérant que Dieu me donnera toujours ce qu'il me faut...»

Les détails qu'on vient de lire, écrits par Clénard à ses intimes, sous diverses dates, pendant les deux premières années de son séjour à Evora, représentent bien sa situation, ses mœurs et son caractère. Génie ardent pour la science, et aventureux, imagination mobile, ame pure et élevée, goûts simples, mépris des plaisirs, de la souffrance et des dangers, tout ce qui le peint s'y retrace. La suite de sa correspondance d'Evora ne le fait pas moins connaître et le fait encore plus aimer.—Il écrivait à Vasée: «Je vous envoie vingt ducats.... Si vous saviez de quel petit tas je les prends, vous verriez que je considère que tout est commun entre les amis; car je m'en garde moins que je ne vous en envoie...; me soupçonnez-vous, et voulez-vous que je vous fasse passer encore de l'argent?—J'en emprunterai pour vous satisfaire; mais je serai forcé d'en emprunter.... Je ne suis pas surpris que frère Victoria vous aime. Cet homme de bien est fait pour apprécier les hommes tels que vous....»—Il écrivait à Polita le jurisconsulte: «Je n'envie pas les richesses pourprées du cardinal X...; le nécessaire me suffit: or, j'ai ici un archevêque qui ne me laissera jamais manquer du nécessaire.... Salomon l'a dit: Ubi multi opes, multi qui eos comedant.» Mais ce que Salomon n'avait point dit, et que Clénard aurait dû prévoir, est que son archevêque aurait probablement trop d'affaires dans le présent pour se souvenir des services passés, et trop d'idée de lui-même pour se croire jamais obligé envers les autres.—Il écrivait encore à Hoverius, sur la nouvelle de la mort d'Erasme: «En apprenant cette mort, je n'ai pu retenir mes larmes...; pourquoi ce digne vieillard n'a-t-il pas vécu assez de temps pour mettre la dernière main à ses ouvrages? car c'est pour cela, je pense, qu'il s'était retiré à Bâle.... Que Dieu le reçoive!» Ses lettres renferment toujours quelques vues philosophiques pour la conduite journalière, ou d'utiles conseils pour l'enseignement, fonction qui l'absorbait, et dans laquelle il excellait. «Si vous voulez vivre sagement, disait-il à Polita, ne vous troublez point des nécessités de la vieillesse.... Dieu est puissant....; dès que nous le craignons, nous sommes assez riches.... Savez-vous s'il vous est bon d'être riche?.... Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient.... Quand vous étiez petit, votre père naturel veillait à vos besoins...; votre père céleste aurait-il, plus tard, moins de soins de vous?.... Tout cela, direz-vous, est de la spéculation et ne remplit pas ma bourse...., mais je répondrai: Que vous sert votre bourse sans la piété? et avec la piété, qu'avez-vous besoin de bourse?»—Ses idées sur la manière d'enseigner les langues n'étaient pas moins sages; elles se référaient particulièrement à l'usage et aux exercices, aux dialogues familiers; il promettait des merveilles de cette méthode, et citait, à ce propos, complaisamment les succès qu'il obtenait avec ses esclaves maures; car il est bon de savoir qu'il avait fini par se donner trois esclaves maures, tant les coutumes ont de puissance. «J'enseigne le latin à mes Ethiopiens Michel Dento, Antoine Nigrinus et Sébastien Carbo, afin qu'ils puissent me servir de lecteurs et de secrétaires, comme Tiron à Cicéron....; je leur fais décliner musa pendant le dîner....; ils y font des progrès incroyables.... Un d'eux m'a coûté trente ducats; je ne les donnerais pas pour cent.... Il m'est agréable d'infiltrer ainsi la raison chez ces singes.»