Il y avait déjà trois ans révolus que Clénard était auprès de son prince, menant une vie douce et occupée. Il devait encore demeurer un an avec son illustre élève (toute l'année 1537), puis revenir en Brabant vers la fin de 1538, non sans avoir appris solidement l'arabe, et qui sait? visité le nord de l'Afrique; en tout cas, non sans avoir fait provision de récits de manière à mentir superbement. Le prince Henri lui témoignait un attachement véritable qu'il payait en retour d'un dévouement sans bornes... «Ni les sollicitations des grands, ni celles de MM. de Salamanque, mandait-il à Hoverius[58], n'ont pu me détacher de lui, et s'il m'était possible de rester plus long-temps loin de ma patrie, à la cour, c'est à la cour de Portugal que je resterais...; mais ma tête blanchit..., je veux être enseveli où les miens reposent... Priez Dieu pour moi...»

Dans l'été de 1537, le prince archevêque ayant dû aller prendre possession de son siége à Braga, Clénard fut désigné pour le suivre dans ce voyage. Ici encore nous ne pouvons rien faire de mieux que de l'écouter[59]:

«Il faudrait un volume, mon cher Latomus, pour vous faire certain de toutes les circonstances de ma route. Il me suffira de vous instruire de quelques unes... Ayant donc loué trois mules de bât conduites par deux palefreniers, et acheté deux chevaux, un pour moi, l'autre pour mon domestique, je partis, dans cet attirail, le 30 juillet, la chaleur ayant un peu cédé... A voir ma suite et mes bagages, vous m'eussiez pris pour un évêque... Nous quittâmes Evora vers le soir...; il était nuit très avancée, lorsqu'après avoir fait erreur de plus d'une lieue de chemin nous atteignîmes la première station... Il n'y avait ni pain ni vin dans l'auberge...; du moins, nos chevaux furent traités richement, car ils eurent de l'eau, écoutez bien cela! de l'eau qui me coûta 5 regalia la cruche, à peu près ce que le vin coûte en Flandre... J'eus un lit de deux pieds plus court que moi, et mes gens eurent de la litière... La nuit suivante, au mont Argile, une cassine seule s'offrit à nous, à peine bonne pour contenir nos paquets..... Point d'écurie pour nos bêtes, point de lits pour nous, point de foin ni d'avoine (cela va sans dire, il n'y en a brin dans toute la Péninsule, mais seulement de l'orge et de la paille pour les animaux et du froment pour les humains...). Un lapin que nous avions acheté par prévision fit tout notre souper...; la nuit se passa à la belle étoile... Je dormis quelques heures sur mes paquets, jambes pendantes; après quoi nous cheminâmes tout le jour avec l'espérance d'un bon repas, parce que nos muletiers nous avaient conté des merveilles du pays au delà du Tage, que nous devions ce jour-là franchir... En effet, de l'autre côté du fleuve, une auberge s'offre à nos yeux... Je gourmande la lenteur de mes gens.....; enfin j'arrive.—Monsieur l'hôte, salut, avez-vous de la paille?... Sur ce, Polyphème (car ce n'était pas moins), sans daigner me regarder, laisse tomber fièrement ces mots: «Il n'y a point de paille ici...» O misérable Lusitanie! Beati qui non viderunt, et crediderunt!... J'enrageais..., enfin nous eûmes un peu de paille au moins pour nos bêtes... Même cérémonie pour l'orge. Il n'y a point d'orge..., puis on en obtint quelque peu à force de prier... Avez-vous des œufs?.—Ce n'est pas la saison.—Avez-vous des poules?—Nous n'avons point de poules..... Cependant mon estomac aboyait... J'avise un plat de jus dans lequel on avait fait cuire du lard.—Donnez-moi de ce jus.—Cela ne vaut rien pour la santé.—N'importe: j'y tremperai mon pain;—Non.—Vous reste-t-il un peu de lard?—Non.—Avez-vous du poisson?—Ce n'est pas jour de pêche. ......... Enfin l'idée me vient, en tremblant d'un nouveau refus, de demander des oignons.—On y va voir, me dit mon hôte, et quelque temps après il m'apporta deux oignons dont je dévorai l'un et donnai l'autre à Guillaume... Après ce beau festin, je demande un lit.—Ce n'est pas la saison, me répond le cyclope. Avez-vous idée de chose pareille? Il y a une saison pour les lits dans cet heureux pays!... J'en eus un pourtant moyennant 20 regalia portugais qui valent bien 5 écus ailleurs... Les poètes ont dit que le Tage était aurifère; c'est, sans doute, parce qu'il enlève votre or, non parce qu'il apporte le sien... Non a ferendo, sed ab auferendo auro..... Quoi de plus, mon ami!... Cependant notre sort s'adoucit en avançant au delà du Tage... Nous gagnâmes Coïmbre..., et après treize jours de fatigue, nous entrâmes, le 12 août, dans Braga, lieu qui me plaît beaucoup... Demain 22, si Dieu le permet, je partirai pour Saint-Jacques de Compostelle, qui n'est qu'à trente lieues d'ici, tandis qu'il y en a soixante fortes d'ici à Evora... Plaise au ciel que l'été prochain me ramène près de vous comme j'en ai le dessein!...»

L'homme propose et Dieu dispose. Au lieu de revenir en Brabant, dans l'année 1538, comblé des amitiés de son prince, avec une pension honnête pour finir paisiblement ses jours au sein de la terre natale, entre ses amis et ses livres, il en alla tout autrement pour le pauvre Clénard; mais il faut être juste, ce fut bien plus par sa faute que par celle du sort. Pourquoi s'obstinait-il à ce malheureux projet d'arabiquer (arabicari), en Afrique, pour ensuite croiser le fer de l'argumentation avec les docteurs musulmans? car tel fut le principe de ce qui nous reste à raconter touchant cet aimable, vertueux, savant et malheureux homme, digne d'une belle place dans la suite de l'intéressant livre de Valérien de Bellune et de Tollius, sur le malheur des gens de lettres[60].

Clénard accompagna donc l'archevêque Henri dans son pélerinage à Saint-Jacques de Compostelle. De retour à Braga, il contribua, par ses conseils et par ses soins, à l'établissement d'une nouvelle école pour la jeune noblesse portugaise, où il obtint une excellente place pour son ami Vasée, lequel était alors à Salamanque dans une grande détresse. Cette place obtenue, il fallut se remettre à braver les inconvéniens de tout voyage dans la Péninsule ibérique, et faire à cheval les soixante lieues qui séparent Braga de Salamanque, afin d'aller chercher Vasée, et terminer quelques affaires laissées en arrière dans cette ville lors du départ pour Evora. Les deux amis réunis vinrent ensuite saluer le prince archevêque à Coïmbre, où il était momentanément; après quoi ils retournèrent ensemble à Braga, où Vasée fut installé, par Clénard, dans une chaire principale, avec de gros appointemens[61]. Ce fut pendant ce dernier séjour à Braga que la destinée de notre Brabançon s'accomplit. Soit qu'il eût alors terminé l'engagement pris avec son prince, avec le roi Jean III, soit qu'il ne pût résister au désir de visiter l'Afrique mauresque avant de regagner son pays, il se sépara définitivement de son élève au mois de novembre 1538, pour faire, disait-il, son tour du midi de l'Espagne, et recueillir, avec force livres arabes, quelque esclave distingué dans les lettres orientales, qui pût lui servir de guide, en Flandre, dans les travaux qu'il méditait. Mais, préalablement, le prince archevêque régla généreusement avec lui les récompenses dues à ses services, et des sommes d'argent convenables lui furent assignées tant pour son voyage que pour sa pension viagère. Une partie de ces munificences fut sur-le-champ même réalisée, et l'autre, solennellement promise, dut être considérée comme telle également. Hélas! il y a bien loin de Braga à Fez, et en 1540 il y avait bien plus loin qu'aujourd'hui: or, on sait que la distance tue les promesses encore plus que le temps.

Grenade, 12 juillet 1539, à Jacques Latomus.—«Quoique vous n'ayez rien répondu à mes nombreuses lettres, je veux vous apprendre tous les pas que me fait faire la soif de l'arabe, à moi qui, jadis, ne pouvais me résoudre à sortir du logis... Je quittai donc Braga en novembre de l'année dernière, après y avoir fondé une école à laquelle nous avons laissé pour maître notre cher Vasée, avec des gages de centum millium, id est, quingentorum rhenensium par an... Voilà les théologiens grammairiens aussi riches que les chanoines de Cambrai. N'en soyez pas jaloux... J'avais entendu parler d'un certain captif maure, actuellement dans le midi de l'Espagne, lequel, étant fort lettré, convenait parfaitement à mes projets. Je me décidai donc à me rendre à Murcie et à Grenade, en passant par Salamanque, Tolède et Séville..... Arrivé à Coïmbre, un ami me signala dans Séville un certain potier arabe de grande science et en haute estime chez les musulmans... Me voilà cheminant vers la Bétique, en me détournant pour aller embrasser, à Evora, mon cher hôte Jean Petit, l'évêque de Saint-Jacques du cap Vert, que l'on m'avait dit mort, et que je retrouvai aussi plein de santé que de tendresse pour moi... Débarqué dans Séville, je cherche, au milieu de tous les potiers arabes, celui qui devait m'instruire... Point: je trouve, à sa place, un vieillard aux mains calleuses et souillées d'argile, qui se refuse à me donner le moindre renseignement, la moindre leçon..... Je fais alors marché pour 20 oboles par jour, avec un Tunisien qui consentait à me suivre en Flandre et à m'y enseigner l'arabe, si toutefois l'argent qu'il attendait de Fez, pour sa rançon, ne venait pas... Cet argent vint; il me fallut donc recourir ailleurs... Le Tunisien m'avait toutefois désigné un Arabe des plus doctes, alors captif à Alméria, à trente lieues par delà Grenade; je jetai les dés en l'air et partis pour Grenade, non sans crainte de devenir plus Arabe que je ne voudrais, par l'effet des incursions des Maures d'Afrique, sans compter que j'avais mille dangers à courir sur une route traversée par de hautes montagnes couvertes de neige, au milieu d'un hiver plus rigoureux que de coutume... Grâce à Dieu, ma course fut heureuse... A Grenade, j'entrai en marché pour l'achat de mon savant arabe, par l'entremise du vice-roi, marquis de Mondexar. Mais quel effroi!... on me demande 200 ducats..., j'hésite. Au bout de deux mois, on en veut 300... Alors le vice-roi me propose de mettre l'Arabe à ma disposition, si je consens d'abord à lui montrer le grec ainsi qu'à son fils...; dure alternative!... Retarder mon retour dans ma patrie ou revenir sans Arabe!... Je prends un milieu, je m'engage avec le vice-roi pour jusqu'en août de cette année... Voici juillet venu; le marquis de Mondexar veut encore me garder avec lui dans l'Alhambra.—Achetez-moi mon Arabe, lui dis-je, et je vous reste jusqu'en janvier 1540...—Je vous l'acheterai, dût-il me coûter mille écus d'or!...—C'est dit.—Me voici donc encore à Grenade pour six mois...; je les emploierai à conquérir des manuscrits arabes que mon esclave m'expliquera plus tard... Je dis conquérir et non acquérir, car il ne s'en vend point; mais le cardinal de Burgos m'a promis d'interposer son crédit auprès de l'empereur pour m'en procurer de ceux qui sont chez les inquisiteurs et qui me seront plus utiles qu'à Vulcain... Savez-vous ce qui redouble mon ardeur pour l'arabe? le voici: mon ami, le frère Victoria de Salamanque m'a prévenu que la détestable secte de Mahomet faisait de grands ravages dans une bonne partie de l'Espagne aussi bien qu'en Grèce, et m'a confirmé dans mon dessein de la combattre par des écrits arabes, chose qui ne s'est jamais faite... Je veux donc étudier à fond l'Alcoran et le Sunna, qui est un livre où sont rapportés les faits et gestes de Mahomet... J'ai déjà fort avancé cette étude... Que de chimères!—(Suit un long détail des absurdités dogmatiques de l'islamisme, aujourd'hui trop connu pour être rapporté ici, bien qu'il puisse être utile aux savans de le consulter.)—Ces gens-là s'autorisent de l'Evangile contre nous, comme nous nous servons de l'Ancien Testament contre les Juifs... C'est sur ce point que je veux les attaquer... Comment s'avisent-ils de recevoir, autrement que nous, un livre que nous connaissions 600 ans avant leur prophète[62]? Nous causerons un jour plus au long de cela ensemble... Voici mon itinéraire projeté... En janvier prochain (1540), je retournerai en Portugal faire mes adieux au roi et à mon prince avant de rejoindre le toit paternel..... Je songe à passer par l'Italie pour voir Rome, où certain archevêque m'assurait que les mœurs étaient meilleures maintenant qu'autrefois, témoin la sainte mort de Clément VII... Peut-être d'autres m'iront-ils citer en preuve, avec Pasquin, la conversion de Paul III[63]! D'Italie, je vous reviendrai par l'Allemagne, à moins que la crainte de quelques retards nouveaux et l'idée des accidens d'une longue route ne m'arrêtent... Écrivez-moi par la facile voie des négocians qui correspondent de Séville à Anvers...»

Gibraltar, 7 avril 1540, à Jacques Latomus.—«Ne me prenez plus pour un grammairien.......; je travaille à de plus grandes choses... Je vais combattre une détestable secte qu'il est honteux d'avoir laissé neuf siècles tranquillement se propager... On a bien écrit en latin contre elle...; mais à quoi bon?... les mahométans ne lisent pas le latin... Que sert-il de leur offrir un remède qu'ils ne peuvent prendre?... Je veux les réfuter en arabe et répandre partout chez eux mes raisons... Déjà je parle facilement arabe..., je ne me sers point d'autre langue avec mon maître... J'ai laissé ce dernier au vice-roi de Grenade pour le reprendre à mon retour d'Afrique et le mener ensuite avec moi en Flandre....., car je vais faire un tour en Afrique, ne pouvant parvenir à me procurer des livres et manuscrits arabes en Europe... Me voici à Gibraltar... Quand la mer le permettra, je passerai à Fez, qui est un centre de commerce et de science musulmane, à trente lieues environ des présides portugais..... Consolez-moi dans mon exil par vos lettres... Je n'ai pas encore été honoré d'un mot de vous depuis huit ans que je vous ai quitté...»

Ceuta, 5 avril 1540, à Jacques Latomus.—«Nous sommes restés près d'un mois à Gibraltar, en partie à cause du mauvais temps, en partie pour attendre Pâques, afin d'entendre encore chanter l'alleluia en Europe, et peut-être pour la dernière fois. Que Dieu miséricordieux, qui sait tout, nous soit en aide en Afrique!... Après avoir essuyé une horrible tempête, pendant notre court trajet, nous sommes débarqués sur la grève, à une lieue de Ceuta, que nous avons gagné péniblement à pied, tandis que notre bâtiment reprenait la mer pour ne nous rejoindre que deux jours après... Plaise au ciel que, l'année prochaine, notre navigation de retour soit heureuse...! Je vous assure que j'ai eu grand'peur... Je vous donnerai des détails de notre voyage à Fez... On dit que nous aurons cinq nuits à passer à la belle étoile, et des roches escarpées à franchir avant d'arriver... Pour un docteur de Louvain, tout cela n'est guère moins qu'une image de la mort... Priez Dieu pour nous, cher maître, et recommandez-nous aux prières de nos amis...»

Tétuan (royaume de Fez, empire de Maroc), 21 avril 1540, à Jacques Latomus.—«Samedi dernier, j'ai quitté Ceuta, où je suis resté quatre jours, dans le temps que les musulmans célèbrent leur Pâque... Instruit que j'étais de leurs mœurs singulières, par mon maître, l'esclave de Grenade, j'ai causé plus de surprise que je n'en ai éprouvé... Je ne craignais ni les mahométans ni les juifs, qui affluent ici, tant parce que j'étais résolu de me comporter avec eux de façon à m'en faire plutôt aimer que haïr, sans pourtant m'y confier, que parce que j'étais porteur de lettres de mon captif arabe au roi, dans lesquelles il se loue de mon humanité envers lui... Je me suis donné pour un grammairien venu dans l'intention d'apprendre la langue arabe, pour ensuite l'enseigner dans les colléges chrétiens... Ces gens-là furent si étonnés de voir un Flamand qui parlait leur langue, qu'ils m'entourèrent et ne me laissèrent pas respirer... Comme je m'exprime plus correctement qu'eux, ayant appris l'arabe dans les livres, leur admiration était grande...; ils me prirent pour un orateur, et m'amenèrent un jeune écolier de Fez, connu par ses succès d'école...: je le poussai avec avantage sur la grammaire, ce qui fut pour moi un grand et bruyant triomphe... Tout se prépare bien pour mon voyage de Fez... Dieu me soit en aide... Priez-le toujours pour moi...»

Fez, 8 mai 1540, à Jacques Latomus.—«Le 29 avril, étant partis de Tétuan, nous passâmes deux nuits sous la tente, après avoir fait seulement deux lieues, parce que nous fûmes surpris de pluies violentes, qui coupèrent notre chemin d'affreux torrens descendus des montagnes... Le beau temps revenu, nous nous remîmes en route, et, le 4 mai, nous entrâmes à Fez, très grande ville dont je vous parlerai en détail quand j'aurai mis ordre à mes affaires... J'ai salué le roi en arabe, et nous avons lié conversation ensemble...; il m'a fait beaucoup de caresses, m'a tout promis, et m'a juré que je serais entretenu de toutes choses ici, que, de plus, on me rendrait mes déboursés, et qu'on me laisserait emmener mon Arabe de Grenade en Flandre, pourvu que je lui rendisse la liberté, et que je le fisse venir de Grenade à Fez, où sa réputation est universelle... Je ne me fie guère à ces promesses... Je vous ferai part de l'issue de cette affaire...»