Fez, juillet 1540, à Jean Petit, évêque de Saint-Jacques du cap Vert, à Evora.—«Si le roi de Fez est de bonne foi avec moi, j'aurai fait un heureux voyage en Afrique, car je lui ai vendu 500 ducats l'Arabe de Grenade, que j'avais fini par acheter 180... J'ai entrepris une grande œuvre, à laquelle je vais tenter d'associer tous les princes chrétiens, celle d'introduire, chez les musulmans, la controverse chrétienne en langue arabe... Si les princes ne m'aident pas, je m'adresserai directement aux académies...»
Fez, 4 décembre 1540, à Jean Petit, à Evora. «Je vis ici, au milieu des juifs, qui sont plus surpris de voir qu'il y a encore des chrétiens, que nous ne le sommes de voir qu'il y a encore des juifs... Ils ne savent rien de nous, si ce n'est que nous les brûlons... Que nous sommes cruels et insensés! Ne vaudrait-il pas bien mieux les réfuter, par la raison et la science, que de consumer, eux et leurs livres, qu'ils seraient les premiers à détruire, une fois que nous les aurions rendus chrétiens sincères...? Les apôtres n'ont persécuté personne, et ont conquis les esprits... Nous avons expulsé les juifs d'Espagne...: quel fruit en avons-nous retiré...? Nous ne voulons ni esclaves ni marchands d'esclaves, disons-nous; mais n'est-il pas mieux de les garder esclaves que de les brûler libres?... Quand on paierait quelques juifs, en Europe, pour nous traduire et nous expliquer le talmud, et nous mettre à portée de savoir ce que nous leur prêchons et de nous prêcher, où serait le mal, si ce n'est dans les préjugés du grand inquisiteur et dans ceux des moines?... Or le monachisme est le sanctuaire de l'hypocrisie ignorante...»
Fez, 9 avril 1541, à Jacques Latomus, à Cambrai. «La seule mention que j'ai reçue de vous, dans les lettres de Rutgerus, m'a si fort ému, que j'ai cru vous parler... Enfin vous étiez vivant au mois de septembre dernier...; puissé-je vous revoir ainsi bien portant au mois de septembre prochain!... Voici tantôt 9 ans que j'ai quitté ce cher Louvain, où je voulais revenir dès l'année 1538, tant je me laisse emporter par le goût des lettres arabes... Je me suis mis en tête de combattre cette honteuse et détestable secte des mahométans, non plus avec des armes étrangères, telles que le grec et le latin, mais avec ses propres armes, c'est à dire avec sa langue et ses livres sacrés... C'est, l'Alcoran et le Sunna à la main, que je prétends ruiner l'Alcoran et le ridicule Sunna aux yeux des Arabes, en discours arabe... Dans ce but, je suis venu, l'an dernier, à Fez, ville située à quarante lieues du détroit de Gibraltar..... Une grande rumeur a suivi mon arrivée... Chacun se disait qu'un lettré chrétien était arrivé, à qui l'on ne devait rien révéler, de peur d'exciter du trouble plus tard..., tant et si bien m'avait diffamé secrètement ce même maître arabe, mon esclave à Grenade, qui avait écrit, en ma faveur, des lettres ostensibles au roi maure, si flatteuses pour moi. Fez est une grande, populeuse et antique cité, qui renferme, dit-on, quatre cents temples ou mosquées et autant de bains...; un grand nombre d'esclaves chrétiens y languissent dans des travaux vulgaires... L'ancienne ville est distante d'une demi-lieue de la nouvelle, où se voit le palais du roi... A quelque distance encore, est la ville juive, laquelle, entourée de murs particuliers, possède huit à neuf synagogues et 4,000 habitans, la plupart très instruits, et paie un tribut au souverain arabe... A Fez, tout le savoir musulman consiste à mettre dans sa mémoire l'Alcoran et le Sunna qui traite des actions du prophète... Du reste, il y a peu de livres... Les mahométans sont de très subtils scolastiques et très enclins aux hérésies entre eux... Il n'y a pas long-temps qu'un de leurs docteurs pensa payer de sa tête l'opinion que Mahomet n'avait jamais péché..... J'avais fait ici marché avec le roi pour certains livres arabes; mais j'ai bien appris là ce qu'était la foi punique..... Ce n'est pas tant le roi que j'accuse, toutefois, qu'un monstre de Portugais d'Afrique, lequel s'acharne à faire avorter mon voyage... Mais Dieu me protège et me fournit chaque jour les moyens d'échapper à cet infame... Nous sommes, dans cet instant, la proie des sauterelles dites locustes, qui deviennent à leur tour la proie des hommes... En une seule nuit elles ravagèrent toutes les moissons, et le lendemain les paysans en apportèrent des charrettes pleines à Fez, où on les sale et on les mange... Quant à moi, je préfère une perdrix à vingt locustes..... Incessamment je partirai pour Grenade... Priez Dieu pour moi!...»
Toute entreprise folle a bientôt son terme fatal: celui de la croisade Clénard était arrivé après une année et quelques mois. Premièrement le roi de Fez, prévenu des desseins secrets du voyageur et soupçonneux comme tous les barbares, mit autant de soin à le frustrer de tout livre et de tout manuscrit arabe qu'il avait mis d'empressement à lui en promettre. Secondement, après l'avoir engagé, pour de l'argent, à faire venir à Fez ce fameux Arabe de Grenade, acheté si cher, il voulut s'acquitter en lui donnant deux esclaves chrétiens. A peine Clénard avait-il consenti à cet échange, dans l'espoir d'en tirer profit en Espagne (car il n'est que trop vrai que les coutumes dépravées sont contagieuses, et que tel chrétien, venu en Afrique avec les sentimens d'un père de la Merci, en sortait souvent avec les habitudes d'un marchand d'esclaves); à peine, disons-nous, cet excellent homme avait-il agréé les propositions du roi de Fez, qu'un scélérat, mu sans doute par un esprit de rivalité dans le commerce infame d'esclaves chrétiens et maures, non seulement le priva de ses deux captifs d'échange en répandant le bruit qu'ils étaient ses parens, ce qui détermina le prince perfide à augmenter infiniment leur prix, mais encore l'assaillit de tant de calomnies, l'entoura de tant d'embûches, que pour sauver sa vie il n'eut à prendre d'autre parti que de repasser en Espagne. Mais ce parti lui-même était devenu presque impossible au pauvre Brabançon. Sa bourse était épuisée. On lui devait de toute part, et de nulle part, malgré lettres et suppliques, il ne venait d'argent. Un certain comte de Linarès, Espagnol, lui devait 100 ducats pour un parent qu'il lui avait racheté; l'ami Vasée lui devait, mais surtout le prince Henri de Portugal, l'archevêque de Braga, son cher élève, lui devait un argent bien sacré. Vaines ressources! vaine attente! point d'argent. Dans cette extrémité, Clénard dépêcha son fidèle Guillaume en Portugal avec des lettres pressantes pour son prince. Guillaume revint les mains vides. Il est vrai que le voyage l'ayant fatigué outre mesure, ce fidèle serviteur tomba malade au retour et causa bientôt à son maître un surcroît de dépenses et de tribulations. Au milieu de toutes ses peines, Clénard ne perdait ni son courage, ni ses idées, ni sa gaîté naturelle... Il mandait à Jean Petit, le seul ami qui ne l'abandonna point alors et qui lui fit passer quelque somme dont Vasée plus tard le remboursa: «Je ne mourrai pas de faim pour n'être plus nourri par le Portugal....... Dieu m'appelle à de hautes destinées..., j'espère en lui, etc.» Il mandait encore au même: «Mon pauvre Guillaume est tombé malade d'une fièvre tierce, en revenant de Portugal où je l'avais envoyé... Un astrologue juif, de 80 ans, mon bon ami, à qui je montre le latin et qui réussit assez bien quand il a ses lunettes, m'a guéri mon domestique et m'a prédit que je serais un jour cardinal ou même pape... Si je suis jamais pape, je lancerai un bref ainsi conçu: «Nous interdisons à l'évêque de Sala et à l'évêque de Targa de toucher leurs revenus d'Afrique avant de savoir l'arabe...» Enfin, Clénard, ayant réuni toutes ses ressources, se mit en route pour l'Espagne, avec le projet, après avoir passé par Cadix et Grenade, d'aller lui-même trouver son prince en Portugal, pour en obtenir les moyens assurés de retourner dans sa patrie et d'y vivre; mais il avait encore un tribut à payer à la terre d'Afrique avant d'en sortir et d'acquitter le tribut suprême. En quittant Fez, au commencement de septembre 1541, à deux lieues tout au plus de cette ville, et dans une bourgade assez gratuitement nommée Azyle, le cheval arabe qu'il montait s'étant mis à ruer, comme s'il eût voulu venger Mahomet, notre professeur tomba rudement, se cassa l'épaule et fut retenu quarante jours sur un grabat, par suite de cet accident. Aussitôt qu'il fut rétabli, il s'embarqua et rejoignit, sans autre encombre, à Grenade, son protecteur le vice-roi. Là, de tristes certitudes ne tardèrent pas à lui fermer les chemins du Portugal et de la Flandre, en lui fermant le trésor portugais. De raconter comment cela se fit, c'est ce que nous ne saurions essayer, puisque le personnage intéressé ne s'est ouvert qu'à demi, sur ce sujet, dans sa correspondance. Il est à présumer que le tort dont il fut victime ne vint pas précisément d'un manque de foi du roi Jean III, mais seulement de cette incurie, de cet oubli des absens, de cette pénurie fainéante et dépensière qui, de temps immémorial, dans les gouvernemens de la Péninsule, font évanouir toutes les recettes en prodigalités frivoles et toutes les dettes en nuageuses banqueroutes. Ce fut alors que Nicolas Clénard manifesta la hauteur d'ame et le ferme caractère qu'il avait reçus du ciel. Nulles plaintes, nulles faiblesses ne vinrent dégrader son infortune. Retenu au fond de l'Espagne, à plus de quatre cents lieues de chez lui, sans argent, après vingt-neuf ans d'honorables travaux, à près de 50 ans d'âge, il détourna courageusement ses yeux d'une patrie qu'il ne pouvait plus noblement revoir, et tourna de nouveau toutes ses vues du côté de l'Afrique, se bornant à écrire une très belle lettre à l'empereur Charles-Quint[64], où il lui racontait ses desseins, ses actions et ses malheurs, dans la seule vue d'en être autorisé à retirer des livres arabes des mains de l'inquisition. Du reste, il renoua fort dextrement ses relations avec le roi de Fez par le moyen du fidèle Guillaume, qu'il dépêcha d'avance sur les lieux, et, après avoir fait argent de tout ce qui lui restait, il se disposa tout de plus belle à retourner à Fez, pour se livrer cette fois, sans réserve, à son projet de controverse en arabe, dans le but de convertir les musulmans, grands controversistes de leur nature. «Ne me détournez pas de mon idée, écrivait-il à son ami Jean Petit, en lui faisant ses adieux[65]. Priez seulement Dieu pour moi, révérendissime Seigneur..... Votre raisonnement, que ces gens-là ne méritent pas d'être réfutés, parce qu'ils ne sont touchés ni de la raison, ni des miracles, ne vaut rien, croyez-moi...: ne voyez-vous pas que, s'il était bon, il aurait pu arrêter aussi les apôtres et empêcher la prédication de l'Évangile chez les gentils?... Recommandez-moi seulement à Dieu, vous dis-je!... Quant à l'argent, il ne m'inquiète guère, et je ne suis triste de ma déconvenue portugaise que parce qu'elle m'empêche de revoir ma patrie...; mais, si j'obtiens des succès dans ce que je vais commencer, je serai consolé.»
Ce furent là les derniers accens de Clénard dans ce bas-monde, lieu de misères et de mécomptes perpétuels pour les génies candides tels que lui. La mort le vint surprendre sur ces entrefaites, et mettant ainsi un terme prompt à ses souffrances, lui en sauva probablement de plus cruelles. Telle fut la destinée d'un savant autrefois célèbre, aujourd'hui bien oublié; s'il l'est moins désormais, ce ne sera qu'une justice à laquelle il nous sera doux d'avoir concouru.
[54] Voyez, en français, plusieurs lettres de Busbec (Auger de Guiselin, seigneur de), tom. XI, partie 2e des Mémoires du père Desmolets, faisant suite à ceux de Sallengre. On y trouve de précieuses circonstances sur les guerres des Pays-Bas et la folle expédition du duc d'Alençon, entre autres choses.
[55] Coupé, dans les tomes 16 et 19 de ces Soirées littéraires, articles des auteurs belges et bataves, donne, sur Jacques Latomus et Jean Vasée, des détails qu'on peut consulter. Il y est dit, du premier, notamment qu'il a laissé des poésies latines recommandables par l'élévation des idées et des sentimens, et mis le Cantique des Cantiques en vers latins; et, du second, qu'il se tira bien de diverses négociations dont il fut chargé, tant en Espagne qu'en Portugal, et que, s'étant marié dans ce dernier pays, il y laissa son fils, en le recommandant au cardinal Henri; devenu roi, en 1548, puis s'en alla mourir à Salamanque, en 1560. La Grande Chronique d'Espagne, écrite en latin par Jean Vasée, est estimée, et va plus loin que l'histoire de Mariana, qui s'arrête en 1516.
[56] Evora, 26 mars 1535, à Jean Latomus, à Cambrai et Salamanque, 5 et 6 novembre 1531, à Jean Vasée à Séville.
[57] Evora, 8 des kalendes de mai 1534, à don Martin de Vorda.—Evora, 31 décembre 1534, à Jean Vasée.—Evora, 26 mars 1535, à Jacques Latomus.
[58] A Hoverius, Braga, 9 sept. 1538.