6o. Glauca, ma chère femme, conseille-moi;—Tu sais que nous sommes pauvres.—Des pirates sont venus me proposer d'être des leurs, en faisant briller de l'or à mes yeux.—Moi, dont les mains sont pures de sang, je répugne à me rendre homicide.—Pourtant la misère est dure à soutenir:—Conseille-moi!
7o. La mer devient menaçante; les vents se déchaînent; les dauphins apparaissent en sautant sur les flots, présages d'une affreuse tempête.—Pourquoi oserions-nous aller, les uns vers le cap de Malée, les autres dans le détroit de Sicile, qui dans les eaux de Lycie, qui dans celles de Capharée, non moins périlleuses?—Attendons le retour du beau temps sur nos rivages:—Alors nous irons à la recherche des corps morts, et nous leur donnerons la sépulture.—Tôt ou tard les bonnes actions trouvent récompense. En tout cas, elles nourrissent le cœur de l'homme, et la conscience satisfaite épanouit l'ame.
8o. O Scopélès! les Athéniens songent à la guerre:—Déjà leurs bâtimens légers sont sortis pour porter des ordres à leurs vaisseaux du dehors;—Ils arment ceux du port; et, de tout côté, on force l'inscription des matelots, depuis le Pirée, Phalère et Sunium jusqu'aux frontières des habitans de Géreste.—Fuirons-nous le service de guerre, nous qui avons des enfans et des femmes, ou resterons-nous?—Il est plus sûr de fuir.
9o. Je ne savais pas à quel point les Athéniens poussent le luxe et la délicatesse.—L'autre jour, Pamphile, voulant aller à la pêche, fit marché avec moi.—Le voilà dans ma barque, se faisant dresser un lit voluptueux, s'abritant d'une riche tente, sous laquelle il rassemble de charmantes femmes et quantité de musiciennes; l'une jouant de la flûte, c'est Crumation, l'autre du psaltérion, c'est Erato; une troisième des cymbales, c'est Evépèse.—Ce ne fut que joie, bombance et chants joyeux tout le temps.—Rien de cela ne me faisait envie; mais, au retour, Pamphile m'a payé largement.—Alors je me suis réjoui. Viennent donc d'autres voluptueux qui égalent Pamphile en magnificence!
10o. Comment l'amour a-t-il blessé un pauvre pêcheur comme moi, qui gagne péniblement sa vie?—Toutefois il m'a blessé:—J'aime avec fureur la fille de Terpsichore, l'une de ces filles qui se sont sauvées, je ne sais comment, de la maison d'Hermione, la logeuse, pour venir au Pirée.—Je ne suis qu'un pêcheur; n'importe: à moins que son père ne soit fou, il me jugera digne de l'épouser.
11o. Je ne quitterai point cette femme, en dépit de tes conseils, Eupolus!—J'obéis à l'Amour.—Cet enfant est né d'une déesse marine:—La vierge pour laquelle il m'enflamme, est sans doute une compagne de Panope et de Galathée, les plus belles des Néréïdes:—J'obéis à l'Amour.
12o. L'autre jour, tandis que j'assistais, dans ses couches, la femme de mon voisin, tu t'es penché sur moi pour m'embrasser, vieux Anicétus!—Comme s'il était donné à quelqu'un de rajeunir!—Dis-moi: n'as-tu pas dételé ta charrue?—Ne sors-tu pas du coin de ton feu, ou du fond de ta cuisine?—Misérable Cécrops! finis donc tes soupirs, et songe à toi!
13o. Thaïs à Euthydème.—Tu fronces le sourcil!—Tu t'es mis la philosophie en tête!—En allant à l'académie, tu passes fièrement devant ma maison sans y entrer.—Pauvre fou! sais-tu ce qu'est ce fameux sophiste dont tu vas payer les leçons?—Hier, il m'offrit de l'argent pour ce que tu devines.—Il poursuit la servante de Mégara.—Moi qui prise mieux tes caresses que tout l'or des sophistes, je l'ai refusé.—Si tu veux, je te ferai voir comment cet ennemi des femmes renchérit sur les plaisirs accoutumés.—Tu penses donc qu'il y ait bien loin d'un sophiste à une courtisane?—C'est quasi tout un; car l'un et l'autre vivent de présens.—Nous, du moins, nous ne renions pas les dieux; nous ne prêchons pas l'inceste et l'adultère.—Eh bien! quoi? ils savent disserter sur la cause des nuages, sur la nature des atomes!—J'en disserte aussi bien qu'eux; car je n'y connais rien.—Aspasie a formé Périclès, et Socrate Critias.—Lequel des deux élèves préfères-tu?—Allons, trève de ces insipides folies, Cher Euthydème!—Reviens: je te montrerai le souverain bien.—La vie s'envole: ne la perds pas en bagatelles ni en recherches d'énigmes.
14o. Pétala! je ne demanderais pas mieux que les courtisanes pussent vivre des pleurs de leurs amans:—J'aurais contentement avec toi;—Mais il n'en est rien:—Il leur faut du solide.—Nous avons besoin d'argent, de vêtemens, de parures, de servantes, mon tendre ami!—Depuis tantôt un an, je maigris avec toi, que c'est pitié!—Il est vrai que tu m'aimes, que jour et nuit tu pleures à mes côtés, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre.—Encore une fois, n'y a-t-il donc rien dans la maison de ton père et de ta mère, ni or, ni argent, ni provisions; rien absolument, hormis des larmes?—Tu m'apportes aussi, je le sais, des roses, comme on apporte des fleurs sur un tombeau.—C'est trop peu:—Tâche de venir désormais avec les mains mieux garnies et les yeux plus secs; ou bien tu auras sujet de pleurer.
Telle est la matière, telle est la forme de ces cent seize lettres, divisées en trois livres, que les biographes ont trop peu appréciées, en disant qu'elles ne manquent pas de naturel; car elles sont tout naturel et toutes graces, riches en peintures de mœurs, en traits de sentiment et d'esprit, et partout empreintes de ce cachet de vérité dont le recueil d'Aristenète est absolument dépourvu. Nous aurions pu, en multipliant nos extraits sommaires, étendre les preuves de cette assertion; mais la nudité de certains tableaux, la hardiesse, pour ne rien dire de plus, de certaines expressions nous ont arrêtés. Le lecteur français peut d'ailleurs se satisfaire aisément, s'il le veut, puisque l'abbé Richard a donné une traduction d'Alciphron, en 3 vol. in-8o, Paris, 1785. La meilleure édition de l'original avec l'interprétation latine est celle-ci, que M. Wagner a reproduite avec quelques additions, en 2 vol. in-8o, Leipsig, 1798. Notre exemplaire est du petit nombre de ceux qu'on trouve en papier fort de Hollande. Jean Leclerc, dans sa Bibliothèque ancienne et moderne, pense que ceux qui font Alciphron contemporain d'Alexandre n'appuient pas cette opinion sur des fondemens très solides.