Le ministre réformé Pelloutier, historien des Celtes, venu peu après dom Pezron, tout en traitant ce dernier de visionnaire, ne s'engagea guère moins que lui dans le système celtique, sauf qu'il ne remonta point jusqu'à Noé; car, du reste, il fit descendre des Scythes, ou anciens habitans du grand plateau de l'Asie, nos aïeux les Celtes; puis, de ceux-ci, sans difficulté, les Germains, les Scandinaves, les Moskowites, les Polonais, les Angles, les Pictes, les Grecs, les Étrusques, les Umbres, les Siciliens, etc., etc.; et, par suite, il fit découler du celtique les langues principales de l'Europe, notamment le grec, le latin et l'allemand, sur la foi de quelques termes conformes, quant au son et à la signification dans les quatre langues, tels que πατερ, vater, père; μητερ, muster, mère; γουν, knie, genou, etc., etc.

Le Brigant[19] se fit depuis un nom, en poussant les mêmes idées à l'extrême.

Dom Martin et dom Brezillac, dans leur estimable Histoire des Gaules, qui parut en 1752, apportèrent, sans être aussi tranchans, des secours nouveaux à l'appui d'un système d'antiquités pour notre langue, bien propre à rehausser le rang qu'elle occupe justement parmi les idiomes connus. Un tel système devait obtenir faveur chez nous. Aussi lui fit-on fête, lorsqu'il parut ou reparut ainsi dans tout l'appareil de la science, en pompeux cortége d'assertions, de notes, de dissertations nébuleuses. Nous vîmes alors pulluler les origines celtiques. Une académie celtique se forma, qui se recommanda par d'ingénieux et pénibles travaux; et rien, enfin, ne manqua aux Celtes renouvelés, rien que les preuves trop souvent; car les contradicteurs, violens d'ailleurs, ne leur manquèrent pas plus que les partisans fanatiques.

Entre les contradicteurs, nous citerons Barbazan. C'était un homme fort instruit, sans doute, des vieux monumens de notre langue, dont il eut le mérite de réveiller le goût trop abandonné dans le grand siècle, et peut-être poussé trop loin aujourd'hui. Trois volumes d'anciens fabliaux, précédés de curieuses préfaces, et suivis d'autres poésies gothiques, publiés par ses soins, en 1756, lui font honneur, ainsi qu'à M. Méon, qui les a très amplement reproduits et annotés, en 1808; mais, après avoir payé ce juste hommage à son investigation patiente, on peut lui reprocher, sans scrupule, sa manie anti-celtique, et surtout le ton amer et décisif qui domine sa discussion. Il traite légèrement, ou même dédaigneusement, les Etienne Pasquier, les Fauchet, les Borel, les Ménage, ce que personne n'a le droit de faire; et non seulement il ne veut voir que du latin sans le moindre mélange de celtique dans le français primitif, mais il va jusqu'à refuser aux Celtes d'avoir eu des caractères d'écriture, bien qu'il admette qu'ils ont eu des carmes, ou poésies chantées par les Bardes: la raison qu'il donne en faveur de cette dernière opinion ne vaut rien... «César, écrivant à Cicéron le jeune, assiégé dans Trèves, dit-il, se servit de caractères grecs, pour n'être pas lu par les Celtes ou Gaulois.» Ceci prouverait tout au plus que ces peuples ne lisaient pas communément le grec; mais non qu'ils n'eussent aucun usage de caractères phoniques, au contraire. La religion des Gaulois leur défendait, il est vrai, l'écriture, et confiait chez eux les pensées à la mémoire. Ainsi l'avaient réglé leurs druides, jaloux de toute libre communication des esprits. Toutefois, il en faut conclure que les Gaulois pouvaient écrire; car jamais loi n'interdit l'impossible. Barbazan cite encore le lexicographe celtique dom Pelletier, qui n'a trouvé aucun monument écrit en bas-breton avant l'an 1450; mais doit-on dire, sur ce témoignage, qu'il n'exista jamais de tels monumens plus anciens? Non; ce serait abuser de l'argument négatif dont il est si reconnu qu'il faut user sobrement. Ni Mabillon, ni dom de Vaines, cela est encore vrai, ne donnent, dans leurs tableaux diplomatiques, de caractères spécialement celtiques ou gaulois; mais les habitans de la Gaule ne pouvaient-ils avoir des caractères inconnus à Mabillon et à dom de Vaines? et, quand on voit, dans la diplomatique de ces illustres bénédictins, 350 formes d'A, y compris celle-ci, F, et cette autre Ⅎ, 260 formes de B, y compris celle-ci Ǝ, et cette autre 8, etc., etc., n'est-on pas fondé à déclarer téméraire l'opinion qu'aucune de ces formes, employées dans les Gaules depuis l'ère chrétienne, ne fut connue des anciens Celtes ou Gaulois?

L'académicien Duclos, étayé de Samuel-Bochart, établit, dans ses judicieux et élégans mémoires[20] sur les antiquités de notre langue, que les Celtes du Midi avaient reçu, des Phéniciens, des caractères analogues à ceux des Grecs. Qui empêche, d'autre part, que les Celtes du Nord n'aient eu des caractères runiques? En un mot, point d'association d'hommes sans langage; point de corps de nation sans langage écrit ou figuré, phonique ou symbolique: or, les Celtes formaient un grand corps de nation, composé de plusieurs membres soumis à des lois; donc, il est raisonnable de leur supposer la connaissance des caractères.

La préoccupation anti-celtique de Barbazan, et son parti pris de rapporter toutes nos origines de langage au latin, le font tomber dans d'étranges propositions. Il affirme, par exemple, que le celtique avait entièrement disparu des Gaules et cédé sa place au latin dès le VIe siècle; affirmation qui semble hardie, quand on a voyagé dans le pays basque et en Bretagne. L'académicien Bonamy, pour le roman de Nord, et le médecin Astruc, pour le roman du Midi, sont plus discrets quand ils accordent que, 400 ans après César, le celtique entrait encore pour un trentième des mots dans la langue vulgaire de nos contrées, et ils ne disent rien de la syntaxe ni des idiotismes qui font plus de la moitié des langues. Autres exemples: Barbazan tire le mot bas-breton ascoan (repas de nuit) de iterùm cænare; le mot cael (grille) de cancellus; le mot direis (insensé) de extrà regulam; le mot bar (homme, baron) de vir. Il dit que bourg vient d'urbs, et non du tudesque burg; que le mot grenouille vient de rana; il en vient comme de batrakomios, et comme souris vient de mus. Pour ne pas admettre, avec tout le monde, la racine celtique dun (élévation), il prétend, ce qui contredit Fréret et l'évidence, qu'augusto-dunun vient d'augusti-tumulus: en ce cas château-dun viendrait de castelli-tumulus.

Mais voici la mesure comblée; il fait sortir le mot chêne de chaonia, pays célèbre par les chênes de Dodone! En bonne foi, peut-on, après cela, se moquer de l'étymologiste Ménage? Ce savant homme, du moins, n'était point exclusif, s'il était souvent forcé, nous ne le voyons pas rejeter, sans miséricorde, toute racine gauloise de la langue qui règne aujourd'hui dans les Gaules; et il aime mieux faire dériver le mot soin du celtique sunnis que du latin cura, et barque de bargas, que de navis.

Après tout, si Barbazan n'est rien moins que celte, il est bon français. Notre langue, à son avis, est belle, riche et harmonieuse. Il y a du vrai, quoi qu'on dise, dans cette assertion; cependant, il aurait dû ajouter que l'espagnol est bien plus riche et plus harmonieux. De même, il nous paraît fondé, lorsqu'il avance que les variations et les variétés dans la prononciation des langues sont deux causes capitales de leur altération, et, par suite, de leur fusion dans des langues nouvelles; vérité que Bonamy[21] a plus tard parfaitement développée; il en conclut sagement que, pour conserver les langues, il conviendrait d'en fixer la prononciation, en rapprochant, le plus possible, sans trop heurter l'usage, l'orthographe des mots de leur son; mais cette idée n'est pas nouvelle; et la variété, le caprice des organes vocaux, nous le craignons, la rendront toujours inapplicable. Un organe gascon ne dirait-il pas constamment voiré le bine, pour boire le vin? Ainsi du reste.

Si nous remontons plus haut dans nos annales philologiques, nous rencontrons un autre système d'origines relativement à notre idiome. Trippault, dans son celt-hellénisme, en 1580, et avant lui Henri Estienne, en 1566, dans son Traité de la conformité du langage français avec le grec, accordèrent au grec une influence majeure sur la formation de la langue française. Le savant imprimeur, particulièrement, ne craignit pas de soutenir la thèse suivante, que la langue française a beaucoup plus d'affinité avec le grec qu'avec le latin[22]; en confessant, toutefois, que cette thèse resta sur l'estomac de bien des gens, pour l'avoir trouvée de digestion dure. Son Traité renferme une grande érudition grammaticale, employée avec infiniment d'esprit. Trois livres le composent: le premier, consacré aux articles définis et indéfinis, et généralement aux diverses parties d'oraison, sauf l'interjection; le second, qui traite des locutions ou idiotismes communs aux deux langues, tels que ceux-ci: πᾶν το άντιον (tout au contraire), εστι δεκα[23] παντα (il y en a dix en tout), cette partie de l'ouvrage est des plus curieuses; enfin, le troisième, qui donne seulement cinq ou six cents étymologies celt-helléniques, tandis que Trippault en donne quinze cents.

L'opinion de Henri Estienne, que nous nommons le système grec, nous paraît mieux soutenue que les systèmes celtique et anti-celtique dont nous avons parlé; du moins est-elle basée sur des rapprochemens et des analogies grammaticales très heureusement choisies. Joignons-y l'appui que l'histoire lui prête, par les témoignages avérés d'une longue suite de rapports commerciaux entretenus entre les Grecs de Marseille et les Celtes du Midi; par ceux de plusieurs expéditions et migrations gauloises poussées jusque dans la Grèce et l'Asie-Mineure; et nous conviendrons volontiers que les sources du français recèlent de notables infiltrations helléniques; mais, de cette vérité à la proposition anti-latine énoncée plus haut, il y a loin.