Combien il est rare, chez les savans, de modérer son ardeur curieuse, et de réunir à l'esprit hardi de recherches l'esprit mesuré d'analyse! Le bon sens vulgaire qui les juge, et parfois les redresse, aurait tort pourtant de les négliger; car la facilité est grande de s'éclairer par leurs erreurs mêmes, et mille fois plus que celle de se tromper comme eux.

Poursuivons, et rappelons une dispute acharnée qui, par le jour qu'elle a jeté sur nos origines, aussi bien que par l'importante autorité des antagonistes, vaut la peine de nous arrêter. En 1742, M. l'Evesque de la Ravallière, d'une famille champenoise honorée par ses mœurs et versée dans toutes sortes de lettres, parent de MM. l'Evesque du Burigny, qui fit, entre autres écrits notables, une remarquable vie d'Érasme, et l'Evesque de Pouilly, spirituel auteur de la Théorie des sentimens agréables, donna une bonne édition, devenue peu commune, des Poésies du roi de Navarre, Thibault, comte de Champagne. C'est dans les Prolégomènes de cette édition, par parenthèse, que fut vivement attaquée la tradition[24] de l'amour de ce prince pour la reine Blanche de Castille. Thibault était sensible; mais Blanche de Castille était déjà vieille lorsqu'il chantait. On peut encore argumenter là dessus; mais, en tout cas, si cette reine ne fut pas l'ame des chansons de Thibault, elle fut l'ame de la monarchie: cela valait bien autant. M. de la Ravallière emporté par ses recherches, et tourmenté de la foule d'observations tantôt justes, tantôt hasardées, qui se pressaient dans sa riche mémoire, sans peut-être s'y coordonner suffisamment, émit, dans une longue dissertation qui enrichit son travail d'éditeur, des idées nouvelles sur la langue des premiers Français. Il n'était pas celtique, sans doute, comme un moine breton; mais, avec la haute habitude qu'il avait de réfléchir, il ne s'était pas expliqué, aussi facilement que beaucoup d'érudits, comment les dix légions de César, qui eurent tant de peine à soumettre les Gaules, réussirent si bien, qu'au temps de l'invasion de Clovis, 20 millions de Gaulois avaient tout à fait oublié leur langue pour parler exclusivement latin. Les écoles romaines, fondées par Caligula tant à Lyon qu'à Besançon, n'étaient point assez à ses yeux pour lui faire admettre ce fait incroyable: tout au plus il en eût concédé une partie à la Narbonnaise, province conquise par les Romains, dès le consulat de Martius Rex, 129 ans avant Jésus-Christ; mais pour la province d'Autun, pour la ligne des Parisis, pour celle des Venètes, pour celle des Ambiaques, et généralement pour les différens états celtes, au nord de la Loire, il était sans complaisance, et s'obstinait à les trouver celtiques, et non latins, au moment de l'arrivée des Francs; bien que les druides, en leur plaignant l'Ecriture, leur eussent enlevé le meilleur moyen de conserver leur langue, et que l'indolence naturelle à ces peuples pour tout ce qui tenait au passé n'eût permis à aucun d'eux d'éclairer leurs fastes glorieux par des monumens écrits. Saint Irénée, évêque de Lyon, martyrisé sous Sévère, en 202, se disant obligé d'apprendre le gaulois depuis qu'il vivait dans les Gaules; Ammien Marcellin, Claudien, Ausone vers 390, supposant l'existence d'une langue gauloise encore de leurs jours; Fauchet, pensant que la langue dite romande des Gaulois, à la venue des Francs, n'était point la latine, ains la gauloise corrompue par les Romains; Pasquier, qui appelait le latin à l'époque de Charlemagne, la langue courtisane; et, bien d'autres témoignages encore, l'avaient fortifié dans ses idées. Il s'était aussi demandé probablement, pourquoi, si la langue latine était la langue vulgaire des Gaules, aux VIe, VIIe, VIIIe et IXe siècles, il y avait si loin du latin, quoique barbare, de Grégoire de Tours, d'Eginhard, etc., au jargon prétendu latin des fameux sermens de 841, prêtés par Louis-le-Germanique, et par les seigneurs français à Charles-le-Chauve.

D'un autre côté, cependant, il n'avait pu fermer les yeux sur les principes latins que ces sermens renferment.

D'un autre côté il était frappé du peu de rapports de construction et de désinences qui existent entre le jargon des sermens et le langage des poèmes de Brut, de Rou et de Guillaume au court nez, qu'il regardait comme les premiers écrits français, avec l'histoire de la prise de Jérusalem composée en dialecte limousin par le chevalier Bechada, vers 1130. Toutes ces difficultés étant venues à fermenter dans son esprit, il lança contre les bénédictins de l'histoire littéraire de la France quatre Brûlots, savoir: 1er Brûlot; le latin fut toujours dans les Gaules une langue savante, plus ou moins pure, mais toujours langue savante. 2e Brûlot; le celtique, plus ou moins altéré, fut constamment, dans ses différens dialectes, la langue vulgaire des Gaules. 3e Brûlot; ce celtique enfin romanisé, qui paraît dans les sermens de 841, n'est pas le principe du langage roman rustique, qui forma depuis le français: c'est un premier roman rustique, lequel disparut sous la deuxième race, ou tout au plus fut relégué outre Loire, ainsi que le dit Claude Fauchet[25]. 4e Brûlot; notre français s'est formé au plutôt vers le commencement de la race capétienne, d'un second roman rustique, dont les bases furent le celtique, le latin et le thiois ou théotisque ou tudesque; et ce second roman rustique a pris naissance dans les provinces, notamment dans la Normandie; et (du Verdier a raison de le dire) on n'a point écrit pour la postérité dans cet idiome beaucoup avant Philippe-Auguste.

Le fond de ces idées nous paraît solide; mais l'auteur oubliait que, dans la génération des grands faits historiques, les élémens sont si complexes, et se combinent de tant de façons diverses, que la vérité devient erreur sitôt qu'on la formule en propositions simples, telles que celles qu'il avait émises. O mystère de la formation et de la filiation des langues! si, comme Rousseau l'a pensé, il fallut un Dieu pour vous accomplir, n'en faut-il pas un également pour vous expliquer?

Il régnait, d'ailleurs, dans la dissertation de M. de la Ravalière, une assurance effrayante pour qui s'est bien pénétré de ce que c'est que des origines; et aussi, disons-le, une confusion de raisonnemens et de citations qu'un style dur n'était pas propre à faire aisément passer. Le grave, le modeste dom Rivet, qui écrivait divinement, et liait ses idées et ses matériaux avec un art merveilleux, eut donc beau jeu, dans le tome VII et suivans de son admirable Histoire littéraire de la France, à relever le gant, ou plutôt à renvoyer les brûlots, pour suivre notre métaphore.

Deux points principaux embrassent toute la réponse de dom Rivet: 1o le latin fut la langue vulgaire des Gaules, après la conquête des Romains, jusqu'à la naissance du Roman rustique, d'où notre français est dérivé; 2o on a écrit pour la postérité dans le Roman rustique, d'où notre français est dérivé, bien avant la troisième race de nos rois, et non pas d'abord dans les provinces, et non pas spécialement d'abord dans la Normandie.

Quant au premier point, l'opinion de l'auteur avait le mérite d'offrir un ensemble parfaitement tissu, très facile à saisir et à suivre d'un bout à l'autre, sans embarras, sans épines, sans digressions.

Ainsi que dans Du Cange, on y voyait cette belle langue latine, implantée par les armes sur le sol de nos aïeux, y germer, croître, fructifier, servir d'organe à la religion chrétienne, si féconde; puis, à la venue des Barbares, se flétrir, se dessécher et se dissoudre sous les Carlovingiens, malgré Charlemagne, dans cet idiome bâtard que le temps et le génie ont fait, depuis, grandir et s'élever jusqu'aux cieux, sous Louis XIV. Le malheur était que l'argumentateur négligeât bien des difficultés sur sa route, qu'il ne vît qu'une seule cause où des causes innombrables se révèlent; enfin, qu'il finît par se réfuter lui-même dans sa conclusion, en avouant qu'il venait d'exposer comment la langue latine s'était perdue, et non comment la française s'était formée, en quoi consistait pourtant tout le problème. On sent qu'il est commode, pour débrouiller le chaos de notre ancien langage, d'établir, avant tout, que le latin fut, un temps, la langue vulgaire des Gaulois. Une fois ce point admis, il n'y a plus à s'ingénier, le reste coule de source. Les Wisigoths, les Allemands, les Bourguignons, les Normands, ont beau se pousser, les uns les autres, sur notre terre sacrée, et se fondre dans la population des Celtes ou indigènes, suivant le rapport numérique d'un à vingt, si les Romains y furent dans la proportion d'un à cent; les dominations ont beau se combattre et se succéder; les lettres et les sciences périr, on n'en marche pas moins son train. Avec ce fil générateur du latin d'abord pur, puis altéré, puis corrompu, puis transformé, on arrive frais et léger au temps de Philippe-Auguste, où l'on trouve à foison des relais de poètes gothiques, lesquels vous mènent d'un trait à Ville-Hardouin et aux prosateurs de seconde origine, et l'on est au but; car, soit dit en passant, si la poésie ébauche les langues et les illustre, c'est la prose qui les développe et les fixe, attendu qu'elle seule se plie à l'expression des idées de l'homme dans toutes leurs nuances; et il y a plus de métaphysique de langage dans les discours de paysans qui se jouent, qui se disputent, qui font l'amour, qui transigent, que dans tous les poèmes d'Homère.

Ainsi, sans s'arrêter aux grands dialectes du midi de la Gaule, qui cependant ont de l'importance, puisqu'ils ont influé sur la formation de l'italien et du castillan; sans, pour ainsi dire, s'occuper des langues basque et bretonne, non plus que des différens dialectes ou patois bourguignons, normand, picard, auvergnat, etc.[26], encore subsistant à l'heure qu'il est, qui n'en sont pas moins des monumens précieux et radicaux de la langue française, qu'il serait bien temps de réunir, de comparer, de consulter avec le dernier soin, on rend cet arrêt sans hésitation comme sans orgueil: Le français est sorti du latin.