Pour les preuves analogiques, s'agit-il des mots, par exemple du mot acheter, français du jour, acater, français d'origine, on demande à Du Cange si dans quelque vieille charte de latinité, moyenne ou basse, on ne s'est pas servi du mot latin acceptare, recevoir, dans le sens d'acheter, parce que l'acheteur et le vendeur reçoivent. Du Cange, érudit prodigieux, à qui tous les recoins du moyen-âge sont familiers, ne manque pas de répondre que oui. Aussitôt d'acceptare on fait accaptare, acater, acheter, et l'on ne se met pas en peine de savoir si ce n'est pas le mot celtique acater qui, chassant du latin le mot emere, acheter, l'a forcé d'adopter le mot barbare accaptare.
Autre exemple: celui-ci nous est fourni par M. Bonamy, qui néanmoins est aussi un esprit très sage, et l'une des lumières de nos antiquités. Le mot oui, que les fameuses dénominations de langue d'oil et de langue d'oc ont rendu célèbre; le mot oui, d'où vient-il? Belle question! il vient du latin hoc illud contracté dans le nord de la Gaule sous la forme de oil; car on sait que le nord de la Gaule procéda par contraction dans les atteintes portées au latin. Quant à la Gaule d'outre-Loire, plus euphoniste, elle contractait beaucoup moins les mots en se les appropriant, et se contenta de hoc pour former son oui. Voilà qui va bien; mais les Latins, pour dire oui, disaient ita et non hoc, ni hoc illud! C'est égal, avançons; nous serons plus heureux une autre fois.
S'agit-il de l'emploi des articles, les Latins ne disaient pas, pour il parle, ille parlat, mais brièvement loquitur: d'où vient donc l'emploi de notre il? et prenez garde que nous ne cherchons pas si notre il dérive ou non d'ille; qu'il en dérive ou n'en dérive pas, peu importe, il n'est ici question que de son emploi. A cela, on répond que les Latins disaient ille qui loquitur; que Pline, une certaine fois, s'est exprimé ainsi: Cum uno viro forti loquor; que Plaute a cette interrogation: Quid hic vos duæ agitis? que Cicéron a dit quelque part: Si quæ sunt de eodem genere, pour ejusdem generis; que l'on pourrait bien à toute force dire en latin: Nuncius ille quem de tuo adventu accepi. A quels faux-fuyans sont, par fois, réduits les hommes les plus droits et les plus éclairés, quand ils ont, en cas douteux, pris un parti absolu! mais ces détours n'empêchent pas que notre système de déclinaisons par les articles, et de pronoms joints aux noms, ne soit point du tout latin. Et que d'avantages n'aurions-nous pas contre les latins exclusifs si nous les pressions sur les temps de nos verbes, sur les désinences de ces temps, sur notre conjugaison de l'actif avec son auxiliaire, sur notre syntaxe générale; enfin (et ceci est capital), sur nos idiotismes! Ainsi nous ignorons de quelle manière les Celtes auraient exprimé la phrase ci-après: J'ai été bien fou, dans ma jeunesse, de croire les savans sur parole; mais certainement, jamais la plus infime latinité n'eût choisi celle-ci: Habeo status bene stultus, in meâ juventute, de credere doctos super verbum; et si, comme nous le supposons sans le savoir, on peut rendre notre phrase française presque mot à mot en grec, force sera de convenir, avec Henri Estienne, qu'un gallicisme peut être plus près du grec que du latin.
Dom Rivet est-il plus concluant dans ses preuves historiques de l'état de langue vulgaire, qu'il assigne au Latin chez les Gaulois pendant les premiers siècles de notre ère? nous l'allons voir. «Saint Hilaire, de Poitiers, au IVe siècle, dit-il, écrivait en latin à sa fille Albra. Sidoine Apollinaire, au Ve siècle, constate que les dames gauloises lisaient Horace. Fortunat, au VIe, composait pour des religieuses des poésies latines. On connaît, de l'an 610 environ, une chanson, en latin barbare, dans laquelle est célébrée la victoire de Clotaire II sur les Saxons. Dans les litanies de Charlemagne, fournies par dom Mabillon, on lit ces mots: Ora pro nos, tu lo juva. Si l'on n'avait pas, dans la Gaule, parlé un mauvais latin, pourquoi cet empereur aurait-il fondé des écoles, pour le rétablir dans sa pureté? ne dressait-on pas les actes, ne plaidait-on pas en latin? si le celtique n'eût pas été supplanté, n'en verrait-on pas des traces plus marquantes? enfin, la corruption même du latin témoigne qu'il fut langue vulgaire; car, pouvait-il se corrompre autrement que par le peuple?» Dom Rivet, à ces faits et articles, en joint beaucoup d'autres analogues, et non plus décisifs.
Mais, dut-on lui répondre, la fille de saint Hilaire, étant bien élevée, pouvait savoir le latin, sans que tous les Gaulois rustiques le parlassent ni même l'entendissent. Ceci s'applique également aux dames gauloises qui lisaient Horace, et pouvaient bien lire Ovide aussi, sans que cela conclût rien pour le système soutenu. Les religieuses, et généralement tout le clergé, latinistes par devoir, ne prouvent pas davantage. Abailard, au XIIe siècle, écrivait en latin à sa chère Héloïse, qui lui répondait en latin des lettres charmantes, et pourtant le latin n'était point la langue vulgaire en France au XIIe siècle. La chanson populaire, en latin barbare, pour la victoire de Clotaire II, n'a pas une autre autorité ici que la cynique prose latine[27] supposée à la gloire de Jacques Clément, martyr. Quant aux litanies grossières de Charlemagne, elles n'établissent qu'une chose, c'est que le latin pénétra le celtique ou que le celtique pénétra le latin, ce que personne jamais n'a révoqué en doute (c'eût été rejeter l'évidence); mais elles n'établissent point que le latin ait été, un temps, la langue vulgaire des Gaules, deux et trois fois conquises par des peuples si différens; car ces litanies, qui contiennent du latin altéré, contiennent aussi d'autres principes que le latin. Ces litanies, ainsi que les sermens de 841, sur les limites des deux langues celtique et latine, figurent deux adversaires se combattant. Auquel des deux le champ est-il resté cent ans plus tard? au latin? non: donc le latin ne fut probablement jamais le plus fort. Rien ne prouve que les écoles latines fondées par Charlemagne l'aient été pour épurer la langue du peuple. Elles purent tout aussi bien avoir pour objet l'épuration du latin savant de cette époque, du latin des Frédégaire, des Grégoire de Tours, lequel était assez mauvais pour mériter cet affront; ou bien, encore, avoir le but de propager une langue qui civilisait le monde par ses anciens titres, et par la religion chrétienne dont elle était l'organe. Quel parti avez-vous à tirer des actes publics? on les a dressés en latin, chez nous, jusqu'au temps des ordonnances abolissant cette coutume, qui furent rendues par François Ier, en 1529-35. Vous demandez des traces du celtique dans notre français! mais les cherchez-vous convenablement, quand, négligeant les dialectes ou patois de nos provinces, qui sont les armes avec lesquelles nos aïeux ont vaincu et dépécé la langue latine, vous n'étudiez guère que des chartes mortes? Que n'avez-vous recouru aux chartes vivantes? que n'avez-vous, dirais-je pour ma part, que n'avez-vous devancé le laborieux et infatigable M. Raynouard? Ce savant, digne de vous, réalisant les prévisions de Fauchet dans ses profondes études sur la langue romane des troubadours, a bien avancé la démonstration, 1o que cette langue, toute celtique au fond, malgré le mélange du latin, qui l'altère sans la dominer, retrace l'idiome vulgaire des Gaules sous la domination romaine; 2o que cette langue bien moins contractée que le roman thiois, parce que la Gaule du Midi eut moins de contact avec les barbares que celle du Nord, a le pas sur ce dernier, quant à l'harmonie et à la pureté d'origine, n'étant pas, comme celui-ci, chargée d'un élément tudesque.
Enfin la corruption du latin, qui vous sert d'argument définitif, n'est pas un témoignage de l'usage vulgaire de cette langue dans les Gaules; au contraire, c'en est un que le latin se rencontra dans les Gaules, nous le répétons, en face d'un idiome autre que lui, et plus puissant que lui. Si le latin eût été chez nous langue vulgaire, il se fût conservé quelque part, ne fût-ce que dans le Midi, au lieu qu'il a péri partout. Examinez donc encore, et peut-être reconnaîtrez-vous que tout au plus la langue des Romains joua dans les Gaules le rôle qu'elle joue maintenant et de longue date en Hongrie, où elle est commune, sans être nationale, où elle n'a jamais pu, même en se glissant déguisée sous l'humble toit des campagnes, extirper la langue hongroise, dont le docte Gyarmathus de Gottingue a démontré l'affinité avec l'idiome finlandais.
Ainsi luttaient de science et d'ardeur les deux savans précités. Nous confessons que dom Rivet, à la supériorité de talent, réunit, en sa faveur, sur le premier point de cette grande discussion, sans compter les écrits de Barbazan, ceux à peu près conformes de Du Cange, de Bonamy, de l'abbé Lebeuf, de la Curne-Sainte-Palaye[28]; mais on peut, sans trop préjuger, opposer à cette masse redoutable, outre Fauchet, Borel et Ménage, d'autres juges compétens, tels que Duclos, M. de Roquefort à quelques égards, et M. Auguis, habile continuateur du beau travail de ce dernier sur notre ancien glossaire; car, tous trois, ainsi que M. Raynouard, sans se montrer aussi vifs que M. de la Ravallière, autorisent le sentiment que le celtique n'a jamais cédé son rang d'idiome national et vulgaire qu'au celtique roman dans ses différens dialectes.
Maintenant, passons au second point de dom Rivet, dirigé contre la formation successive de deux langues romanes rustiques, dont la dernière, seule souche du français d'aujourd'hui, ne serait pas née antérieurement à la troisième race de nos rois, et n'offrirait aucun écrit notable avant Philippe-Auguste ou Louis VII; point qui embrasse tout le reste du système de M. de la Ravallière, et rentre particulièrement dans l'objet de notre article. Ici le Bénédictin saisit l'avantage, il est campé. En effet, il ne s'agit plus de langue vulgaire, ensevelie par la barbarie des temps dans les mœurs silencieuses d'un peuple asservi, mais de langue écrite, formée, assouplie assez du moins pour permettre aux imaginations de s'y peindre, aux esprits de s'y répandre, et dont les monumens visibles, transmissibles à la postérité, n'ont besoin, pour se produire, que d'être cherchés avec cette patience intelligente à laquelle aucun manuscrit n'échappe. Or, qui la possédait mieux que les Bénédictins, cette patience mémorable! Aussi allons-nous, en suivant surtout le père de notre histoire littéraire, enregistrer, selon l'ordre des temps, quelques uns de ces documens précieux qui démentent par eux-mêmes, ou par d'autres dont ils supposent l'existence, l'opinion de l'éditeur des Poésies du roi de Navarre. L'époque n'est pas éloignée où la liste de ces documens s'augmentera de beaucoup de semblables richesses; le goût pour ce genre de recherches, ayant acquis, de nos jours, la vivacité d'une passion véritable, sous la direction savante de philologues tels que MM. Paulin-Paris et de la Rue; mais, avant de procéder à cet inventaire abrégé qui nous est dicté par dom Rivet, l'abbé Lebeuf, Bonamy et Duclos, nous croyons devoir encore marquer un point incident où le docte bénédictin, par trop d'ardeur contre les décisions tranchantes de M. de la Ravallière, ne nous paraît pas plus concluant que lui.
En effet, si, comme nous le verrons tout à l'heure, la langue d'oil présente des écrits antérieurs à l'an 1100; s'il est contre la vraisemblance aussi bien que contre la vérité que, dans nos contrées du Nord qui l'ont vue naître, un premier Roman rustique l'ait précédée, lequel en fut chassé; si l'histoire et l'analogie concourent à établir le contraire, c'est à dire que la langue d'oil, d'où le français est dérivé, produite d'une même souche que la langue d'oc combinée seulement de plus d'élémens divers, s'est manifestée par des écrits avant Louis VII; n'est-ce pas aussi donner une antiquité trop grande à ces écrits, et retomber ainsi, par un détour, dans son idée favorite du latin, primitivement langue vulgaire des Gaules, produisant tous nos idiomes du Nord et du Midi, que de ranger parmi ces monumens les Formules de Marculphe, la Chronique de Frédégaire, les Histoires de Grégoire de Tours, et jusqu'au texte de la loi salique du Ve siècle, tous écrits latins, d'un style barbare, il est vrai, mais latins après tout, de la savante latinité du temps, et non pas de la langue que devaient alors parler les habitans de nos campagnes? A quiconque ne veut reconnaître avant 1100 aucun écrit de l'idiome d'où notre langue est sortie avec ses dialectes, promettre des témoins dénégateurs irrécusables et les fournir, cela est aussi raisonnable que méritoire; mais c'est aller trop loin, ne rien prouver, et abuser des mots, que de produire, comme ébauches d'une langue naissante, des débris évidens d'une langue qui meurt.
Essayons, d'après les principales opinions que nos origines ont fait sourdir, en profitant des disputes de tant d'esprits profonds, de résumer ce qu'il y a de plus plausible sur cette importante matière aux yeux du commun des esprits dont nous sommes, pour en dresser ensuite une sorte de tableau synoptique, après quoi viendront enfin se classer, telles que des mains habiles nous les donnent, les pièces de notre essai d'inventaire.