[2] Cette préface était à peine achevée, lorsqu'en parcourant le tome IV des Souvenirs de Mirabeau, publié en 1834, par M. Lucas de Montigny, j'y trouvai les paroles suivantes, qui exposent si nettement l'idée et le plan de mon Recueil, qu'il m'a paru aussi heureux pour moi qu'indispensable de les transcrire. Mirabeau, dans une lettre du 14 février 1785, qu'il écrit à Vitry, s'exprime donc en ces termes:
«Vous savez quel est le plan du Journal que je conçois, et qu'on ne veut pas comprendre. Il serait fait, sur l'idée, assez neuve, peut-être, et qui, selon moi, n'est pas sans utilité, de s'occuper des vieux livres, comme les journaux ordinaires s'occupent des nouveaux. Abréger et choisir est assurément, aujourd'hui, le besoin le plus urgent des sciences et des lettres. Conserver est d'une utilité moins prochaine, peut-être, ou plutôt moins abondante. Mais, cependant, à mesure que le goût de l'érudition passe, que la manie d'écrire devient plus contagieuse, que l'ardeur de publier, ou la nécessité de sacrifier au goût du jour, aux coryphées du temps, à la prétention d'être exempt de préjugés, ce qui n'est guère, au fond, que substituer des préjugés à des préjugés; à mesure, dis-je, que toutes ces maladies nous gagnent et s'aggravent, nous négligeons trop les efforts de nos devanciers, qui, quand il serait vrai que nous les surpassassions par le talent de mettre en œuvre, n'en devraient que mieux appeler nos regards, afin, du moins, de monter avec élégance ce qu'ils ont si lourdement enchâssé. Je dis donc que cet article rendra quelque chose, et j'invoque, à cet égard, vos recherches, nos philologues du XVIe siècle, nos savans du XVIIe, nos recueils, nos compilations de tous les temps, excepté de celui où l'on n'a plus fait de livres qu'avec des cartons bien ou mal cousus, et des tragédies qu'avec de vieux hémistiches.»
ANALECTABIBLION.
SUR LES PREMIERS TRAVAUX DE L'IMPRIMERIE.
Les amateurs de l'imprimerie ont encore à demander un historien, après l'estimable travail de Prosper Marchand, étendu par le docte abbé Mercier de Saint-Léger[3], après les Origines typographiques de Meerman[4], les Annales typographiques de Maittaire, continuées, ou plutôt corrigées par Denys[5], celles de Panzer[6], et les nombreuses annales particulières aux divers pays; tous ouvrages précieux et savans, sur lesquels on devra baser désormais tout travail de ce genre, mais qui laissent beaucoup à désirer, soit pour la forme, soit pour le fond; c'est à dire pour présenter soit un ensemble clair et agréable, soit un tout homogène et complet jusqu'à notre siècle dix-neuvième, époque où l'imprimerie semble avoir atteint, principalement à Londres et à Paris, le plus haut degré de perfection possible. Peut-être un jour nouveau, répandu sur la naissance de ce bel art, en fera-t-il découvrir avec certitude et précision l'inventeur premier et le premier monument, aujourd'hui encore sujets de doute et de controverse; car les origines de la presse, quoique si rapprochées de nous, n'ont pas entièrement échappé à la destinée ordinaire de toutes les origines. Est-ce à Laurent Coster de Harlem que l'humanité doit en Europe (de l'an 1420 à l'an 1446), l'heureux secret déjà découvert par les Chinois, de multiplier, en les perpétuant, les signes de la pensée? Est-ce à Mentel de Strasbourg? une rumeur savante indique obscurément, à ce propos, une certaine Vie de saint Jean l'Évangéliste, un certain Miroir du salut, un Art de mourir, des Sermons de Léonard d'Udine, imprimés sans date et en latin avant les monumens de la presse mayençaise; mais ici personne ne s'accorde, ni sur les temps, ni sur les lieux, ni sur les personnes. Est-ce le gentilhomme mayençais Jean de Gensfleisch, dit Guttemberg, né en 1400, qui, vers 1450, imprima le premier? Est-ce à Strasbourg qu'il fit son premier essai? Cet essai fut-il je ne sais quel almanach dont la date est incertaine? ou plutôt Guttemberg ne travailla-t-il pas d'abord à Mayence, par suite d'une association fondée entre 1450 et 1455, avec Jean Fust ou Faust, citoyen de cette ville; et le fruit originaire de cette Société, rompue en 1455, ne fut-il pas la Bible latine, in-folio de 637 feuillets à 42 lignes, sans date? Alors le fameux Psautier de 1457, qui tient le premier rang parmi nos imprimés connus avec certitude, perdrait à beau jeu sa qualité d'aîné. Quelle part faut-il donner, dans l'invention, au gentilhomme? quelle à son associé Bourgeois? quelle à cet ingénieux Schoëffer, gendre de l'associé Jean Faust, qui marqua d'un sceau et d'un chiffre impérissables les premières impressions datées? Et observons ici que le nom de Guttemberg ne figure sur aucun livre; que les noms réunis de Faust et de Schoëffer ne se voient point avant 1457, point après 1470, et que le nom de Schoëffer, isolé, disparaît après 1492.
Nous ne sommes pas appelés à résoudre ces difficiles questions; il nous suffit de résumer les opinions reçues, en choisissant les mieux fondées.
Il est donc à croire que Guttemberg, vers 1446, dans un temps où la gravure se répandait, y puisa, le premier, l'idée génératrice d'appliquer, à des écrits de longue haleine, les procédés employés à reproduire les quatrains et distiques placés en dessous des gravures sur bois. Il ne fallut, pour cela, que de plus grandes planches et plus de patience. Accordons que Faust, vers 1451, jugea plus solide et plus net l'emploi de matrices métalliques fondues. Cependant tout cela ne conduisait encore qu'à un grossier et lent stéréotypage. Enfin, vers 1456, Schoëffer imagina les poinçons ou caractères mobiles, et la face de notre globe dut changer. C'est ainsi que, plusieurs mille ans auparavant, un génie céleste avait trouvé les signes vocaux simples dont se compose l'alphabet, et, par là, dans l'avenir, substitué des langues nouvelles d'une portée incommensurable au langage étroit des symboles et des caractères composés.
L'imprimerie, une fois découverte, s'enrichit, se polit tout d'un coup singulièrement. Que dire des signatures, des réclames, des titres détachés, de la ponctuation, des majuscules, des souscriptions, de la pagination, des chiffres, améliorations diverses qui toutes ont leur importance et leur histoire? Ce n'est pas ici le lieu d'en parler avec détail; mais, honneur, gloire et reconnaissance, mille fois, au paisible triumvirat qui, pour toujours, établit, entre les intelligences, des voies rapides et sûres, d'une extrémité de la terre à l'autre! L'erreur, sans doute, y voyage autant et plus que la vérité; toutefois, la première, qui court en ravageant, y doit laisser moins de traces, à la longue, que la seconde, qui marche à journées comptées, et se retranche à chaque repos. Que les ames religieuses se rassurent! le Dieu de l'univers n'y perdra rien, puisqu'il est le premier besoin de l'homme, et la vérité même. C'est ce que figure cette formule finale des inventeurs, prophétique dans sa naïveté: Ad Eusebiam Dei consummatum.