An 1123. 16o. Le Poeme de Marbode, sur les Pierres précieuses. Ce poème, auquel on assigne la date de 1123, nous ne savons pourquoi, puisque c'est celle de la mort de son auteur, est écrit en style plus barbare que la prose du même temps. Marbode, évêque de Rennes, puis religieux de l'abbaye de Saint-Aubin-d'Angers, où il se retira et mourut, se rendit célèbre par ses talens dans les conciles de Tours, en 1096, et de Troyes, en 1114. Ses Œuvres furent recueillies avec celles d'Hildebert, évêque du Mans, par Beaugendre, à Paris, 1708, in-fol. Selon M. Brunet, il y avait déjà trois éditions latines de son poème en l'honneur des pierres précieuses, une de Paris 1531, De lapidibus pretiosis enchiridion; une 2e de Cologne, 1539, De Gemmarum lapidumque pretiosorum formis; et une 3e de Basle, 1555, Marbodei galli dactylyotheca, à laquelle fut joint de lapide molari et de cote panegericum carmen, auctore Geornio pictorio. Le poème de Marbode se nommait jadis le Lapidaire, comme la traduction des Fables d'Esope se nommait le Bestiaire, à ce que nous apprend l'abbé Lebeuf. Il est écrit en vers de huit pieds.

An 1133. 17o. Charte de l'Abbaye de Honnecourt, de l'an 1133. M. Duclos en rapporte ainsi le début:

«Jou Renaut Seigneur de Haukourt Kievaliers et jou Eve del Cries del Eries Kuidant ke on jar ki sera nos ames kieteront no kors, por si traira Dius no Seigneurs et ke no paieons rakater no Fourfait en emmonant as iglises de Dius et as povre, par chou desorendroit avons de no kemun assent Fach no titaument (testament) et desrains vouletat en kil foermanch (forme), etc., etc., etc.»

C'est bien là du véritable picard. Il ne faut donc pas mépriser nos patois de provinces.

An 1137. 18o. Sermons et Instructions de saint Bernard. Bien des personnes ont pensé que saint Bernard avait toujours prêché en latin, et que ce qui nous a été transmis sous son nom en langue vulgaire était traduit; cependant dom Rivet tient que ce grand docteur fit souvent ses instructions au peuple en langue vulgaire. M. Duclos nous donne le commencement d'un des quarante-quatre sermons de ce saint, copié d'après un manuscrit de 1178 (25 ans après la mort de l'orateur), lequel manuscrit vient des Feuillans de Paris, et avait été donné à leur père Goulu par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII; mais l'académicien ne décide pas si le texte, qui est en langue vulgaire, est un original ou une traduction[29].

«Ci commencent li sermon saint Bernard kil fait de lavent et des altres festes parmei lan.

«Nos faisons vi, chier freire, lencommencement de lavent cuy nous est asseiz renomeiz et connis al munde, si cum sunt li nom des altres solampniteiz. Mais li raison del nom nen est mie par aventure si connüe. Car li chetif fil dAdam nen ont cure de veriteit, ne de celles choses ka lor salveteit appartiennent, anz quierent icil les choses defaillans et trespessantes. A quel gens ferons nos semblans les homes de cele generation, ou a quel gens enverrons nos cui nos veons estre si ahers et si enracineiz ens terriens solas et corporiens, kil departir ne sen puyent, etc., etc., etc.»

Nous ferons observer que la prose de cette époque est beaucoup moins contournée, contractée et plus intelligible que les vers.

An 1150. 19o. Le Roman de Robert Grosse Tête. M. de Roquefort met ce Roman au nombre des premiers en date avec ceux de Brut et de Rou, et le croit de l'an 1150 environ. S'il est fondé dans cette opinion, on doit désirer que quelque généreux éditeur fasse pour cet ouvrage ce que MM. Pluquet, Auguste le Prévost et Frère ont fait si bien pour le roman de Rou, que nous citons ici pour mémoire, devant lui consacrer un article à part dans ce recueil.

An 1160. 20o. La Chronique de Turpin ou Tilpin. L'ancienne chronique de Turpin, source de tous les romans de Charlemagne, au moins postérieure de deux siècles aux faits qu'elle retrace fabuleusement, était originairement latine. Dom Rivet nous apprend que, vers la fin du XIIe siècle, un écrivain français, nommé maître Jehans, la traduisit en langue vulgaire. C'est donc seulement cette traduction que nous rangeons sous l'année 1160. Nous lisons dans la Bibliothèque française de la Croix du Maine et du Verdier, que Guy-Allard attribue l'original latin de cette chronique à un moine de Saint-André-de-Vienne, vivant en 1023; Guy-Allard était Dauphinois. M. de Marca la donne à un Espagnol du XIIe siècle. Gaguin en fit aussi une traduction, par ordre du roi de France Charles VIII. La Chronique de Turpin et trahison de Gannelon, comte de Mayence, fut encore traduite par Michel Mickius de Harnes, Lyon, 1583, ainsi que la Conquête de Charlemagne et les Vaillances des douze pairs et de Fier-à-Bras. C'est ce que nous apprend le Catalogue de la Vallière.