Terminons cette courte analyse par la réponse de l'amiral à ceux de ses amis, qui, plusieurs jours avant la catastrophe, l'avertissaient du danger et lui conseillaient de fuir, réponse que je n'ai vue rendue nulle part dans la même sublimité. «Non; je veux, dit-il, expérimenter, au péril de ma vie, la fidélité, la loyauté de mon roi, et je m'efforcerai de mettre tout le monde en repos, dussé-je demeurer le premier! Je sais bien que c'est principalement à moi qu'on en veut; cependant, quel malheur sera-ce pour la France si, pour ma conservation particulière, il faut qu'elle soit toujours en alarme et rentre, à tout propos, en nouveaux troubles! ou bien quel pour moi si je vis ainsi en continuelle défiance du roi! Et, de fait, s'il a délibéré d'avoir ma vie, je n'ai ni maison forte ni pouvoir en apparence de m'en garantir. Quant à moi, fuir chez les étrangers sera toujours jugé acte de témérité, et si ne semble expédient ni pour moi ni pour mes amis, etc., etc.»


DEUX DIALOGUES

Du nouveau langage françois italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps; de plusieurs nouueautez qui ont accompagné ceste nouueauté de langage; de quelques courtisanismes modernes, et de quelques singularitez courtisanesques (par Henri Estienne, sans date). Rare.

1 vol. pet. in-8 de 628 pages, plus 16 feuillets préliminaires, contenant, 1o, au verso du premier titre, des vers du livre au lecteur, et un quatrain de Celtophile; 2o une Épistre en prose de Jean Franchet, dit Philausone, gentilhomme courtisanopolitois, aux lecteurs tutti quanti; 3o une Condoléance versifiée aux courtisans amateurs du naïf langage françoys; 4o deux remontrances versifiées aux autres courtisans amateurs du françoys italianizé; 5o une Épistre en vers de M. Celtophile aux Ausoniens; 6o un Advertissement au lecteur. M. Brunet signale trois éditions de ces dialogues; la première de Paris, Mamert-Patisson, 1579, et les deux autres d'Anvers, 1579-83, in-16, Guillaume Niergue. La nôtre, sans date, serait-elle une édition originale, antérieure à celle de Mamert-Patisson, ou serait-elle la même?

(1579.)

Il fut un temps, à la cour de nos rois, où les gens de bon goût, ambitieux de faveur, au lieu d'être étonnés, étaient sbigottits; où, non pas après le dîner, mais après le past, ils allaient, non pas se promener par la rue, mais spaceger par la strade; où, pour mieux étaler, je ne dis pas leur gentillesse, mais leur garbe, et ne point paraître goffes, c'est à dire lourds, ils affectaient, sinon des manières stranes, du moins un langage étranger, un jargon italien qu'ils nommaient le parler courtisanesque. Tout ce qui, dans le discours, s'éloignait de cette mode florentine semblait scortese, pour ne pas dire incivil, et rompait, sans miséricorde, toute familiarité, que disons-nous? toute domestichesse avec les grands; de sorte qu'un pauvre seigneur qui se serait pris à parler bonnement français eût sans induge été risospint, autrement repoussé sans retard, ce qui bien fort l'eût inganné, autrement trompé.

Cette mode ridicule est, avec la fraise à triple rang, les cheveux dressés en raquette depuis la racine, les paniers grotesques, les canons plissés, le libertinage à deux faces, les astrologues, les devins, les poisons parfumés, la fourbe, la bigoterie et la cruauté, ce que les Français d'alors durent à la funeste alliance de Catherine de Médicis, la tant vertueuse et honneste princesse, comme dit Brantôme: car il ne faut point d'ailleurs attribuer, à l'arrivée de cette femme en France, le triomphe des beaux-arts parmi nous, lequel ne lui est point dû, et dont tout l'honneur appartient à nos rois Charles VIII, Louis XII et François Ier, ainsi qu'à nos expéditions d'Italie.

Le travers que nous venons de signaler, d'après Jean Franchet, fait le sujet des deux dialogues susénoncés entre trois interlocuteurs, savoir: Celtophile, partisan du français pur; Philausone, partisan du français italianisé; et Philalèthe, partisan du vrai. L'idée de cette satire docte et plaisante, quoiqu'un peu diffuse, convenait au savant et malin Henri Estienne, dont le génie hardi ne faisait grâce à personne. Il pouvait déjà prétendre au patronage de notre langue par son beau traité de la conformité du françois avec le grec; il y acquit de nouveaux droits par le présent ouvrage qui fut incessamment suivi du traité de la précellence du françois sur l'italien, tous écrits aujourd'hui trop peu communs et trop peu lus.

Les courtisans auxquels s'attaque notre auteur n'avaient pas seulement introduit, dans le français, force mots italiens, ils avaient encore changé la prononciation des mots indigènes, et disaient la guarre, la place Maubart, frère Piarre, pour la guerre, la place Maubert, frère Pierre; le dret, l'endret, pour le droit, l'endroit (usage qui, par parenthèse, s'est perpétué chez eux jusque sous Louis XV); chouse, cousté, pour chose, côté, et ainsi du reste, que c'était une pitié de les entendre. Ils disaient aussi j'allions, j'venions; mais ceci n'était plus de l'italien, c'était tout simplement du rustique; car nous avons été long-temps rustiques, puis imitateurs des Italiens et des Espagnols, ayant d'être purement français et polis, ce qui ne s'est bien manifesté que vers la fin du règne de Louis XIII.