«Le dominateur preschant sur le pauvre peuple est comme un lion rugissant et affamé.»
(Prov. 28, 15.)
«Les exacteurs de mon peuple ont esté des enfans; et les femmes ont dominé sur luy.»
(Isaïe, 3, 11.)
A Reims, de l'imprimerie de Jean Martin, M.D.LXXIX. 1 vol. in-8 de 251 pages.
(28 juin 1577-79.)
De tous les écrits contemporains que le désespoir et la fureur ont inspirés aux réformés à l'occasion du massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), celui-ci, dont l'auteur est inconnu, même à M. Barbier et au P. Lelong, me semble un des plus faits pour exciter l'intérêt par les circonstances et l'exactitude du récit, l'élévation des vues et le ton général du style. Ce n'est pas de l'histoire, sans doute, il y règne trop d'emportement et d'indignation pour qu'on lui accorde cet honneur; mais ce n'est pas davantage un libelle; on y trouve trop de noblesse dans les sentimens et de justice dans la plainte, pour qu'il soit permis de le flétrir par cette qualification. Il est dédié aux très illustres princes chrétiens, républiques et magistrats, faisant profession de l'Evangile, et son début, aussi simple que majestueux, offre, par parenthèse, un modèle de période pour notre langue, qu'aucun de nos meilleurs écrivains n'a peut-être surpassé; le voici:
«Encore que nous n'ignorions point, très illustres princes et seigneurs, que c'est principalement à Dieu à qui nous devons avoir recours en l'affliction qui nous est naguères advenue en France, comme estant le seul et unique appuy de ceux qui sont oppressez par les tyrans; et que c'est aussy à lui de faire vengeance des excès et cruautez commises à l'encontre de nous: si est-ce que s'estant bien souvent servi du moyen des hommes, surtout ceux auxquels il a donné sa cognoissance, et mis le glaive en main pour la délivrance des siens, nous estimons, pour ne mespriser telles aides, qu'après l'invocation de son nom, nostre devoir a esté de nous adresser icy à vous et vous faire plainte, non pas de quelque outrage qui soit ou léger en son effet, ou incogneu par la distance des lieux: ains du plus cruel et barbare qui ait jamais esté ouï, et que vous sçavez avoir esté commis quasi en vos portes: afin que le vous représentant devant les yeux avec ses circonstances, vous y apportiez, par votre prudence et authorité, le prompt remède, que l'importance du fait, la nécessité des affaires de France et la conservation de vos Estats le requièrent: vous ayant les auteurs, par cet eschantillon de perfidie et cruauté, assez ouvertement descouvert la bonne volonté qu'ils portent à tous ceux qui font, comme vous, profession du pur service de Dieu.»
Suit une narration oratoire des évènemens principaux de ces temps désastreux, en remontant à la conspiration d'Amboise, ou même à Henri II et François Ier, pour descendre jusqu'à l'année 1577, aurore de la ligue; narration un peu diffuse, surchargée de citations de l'histoire sacrée et profane suivant le goût de l'époque, mais où brillent, par intervalles, des sentences aussi vraies que frappantes, telles que celle-ci, prise de Fulgosius: «Il vaut mieux, pour un Etat, que le prince soit mauvais et que ses conseillers soient bons, qu'à l'opposite il soit bon et qu'il ait de mauvais conseillers.» Nulle part je n'ai vu les véritables causes et les principaux agens de la Saint-Barthélemy plus nettement exposés. Le coup partit de Rome et de Madrid. Grégoire XIII (Buoncompagno) et Philippe II le conçurent les premiers pour empêcher la France d'aider l'insurrection des Pays-Bas, et les succès de la nouvelle religion sur ce point. Leur intermédiaire auprès de Catherine de Médicis fut le comte de Retz (Gondy), qui était secrètement aux gages de l'Espagne. La reine-mère s'y laissa engager par l'idée que la perte de tant de gens de tête et de cœur lui assurerait une domination facile, sa passion favorite. Le duc d'Anjou embrassa le dessein avec ardeur par jalousie du duc d'Alençon, son frère, qui soutenait les réformés et la révolte flamande. Le roi Charles IX hésita quelque temps, parce qu'avec beaucoup d'esprit, dont il était pourvu, il entrevoyait les avantages que sa couronne pouvait retirer de l'affranchissement des Provinces-Unies, sous la conduite de Coligny; mais il céda par faiblesse et aussi par un penchant naturel de cruauté et de perfidie. Il était né monstre, et, comme tel, digne fils de sa mère. Une fois sa décision arrêtée, il fut passé maître en fait de dissimulation et de férocité; toutefois, il ne mit pas les mains au massacre (page 137), se contentant, du fond de son Louvre, de se faire donner, au fur et à mesure, les noms des victimes et ceux des prisonniers, dont il ordonnait tantôt la mort, tantôt la captivité. Le duc d'Alençon, seul entre les princes de la famille royale, fut innocent du forfait, qu'il repoussa même avec horreur; cependant il garda le secret qui lui fut imposé d'avance par la reine, sa mère et son ennemie, sous peine de la vie.
Ce malheureux prince, trop maltraité par l'histoire, obtient de notre anonyme une apostrophe honorable dans son éloquente péroraison: «... Et vous, prince débonnaire, qui n'avez point souillé vos mains au sein des innocens, comme vos deux frères, ains au contraire..., souffrirez-vous, etc., etc.»