Il ne restait à Delannes que de prendre congé.
XI
Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir, après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries, jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de la veillée.
«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent, avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des conseils pratiques; je les suis.
—Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur la corde, ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre. Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues... d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela désarme.
—Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?
—Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment dire?... unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?
—J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas? Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.
—Alice a raison.
—D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on, ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du Randal Circus... Comment savoir?...