LA CONSCIENCE DANS LE MAL


I

Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition. Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du professeur n’arrivaient pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait, le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade, chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse, liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât.

«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache pas le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à vous serrer la main, aujourd’hui.»

D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de répondre, puis:

«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il.

Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement.