«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?
—Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!
—Comment l’entendez-vous?»
Elle répéta:
«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez donc pas ce que cela veut dire? Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les forçats.
—Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»
Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.
«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement. Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé, une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle, si vous voulez!»
Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.
«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion, nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»