«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.
—Amis?... certes!»
XVI
Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau, mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.
Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien affermi? Quelle y serait sa vie?—Le cirque ne figurait qu’une distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait en exil, chez lui.—Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est assez rigoureuse déjà!
Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits calculs d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste. Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en soi, et dont l’âme s’illumine?
Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait de grappes gâtées et de corolles fausses?
Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le courage d’entreprendre; il était envahi de paresse... de quelle paresse étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois, où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que faire en attendant?... Continuer d’attendre?