XIX
Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie. Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.
De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!
Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la joie.
Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais une piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en chantant, et de cette voix?
Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises. Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours? Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi, qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître. Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout des lèvres, sans presque le dire. Eh! qu’importe! puisqu’elle l’a dit!—Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.—Celui-là sera le bon maître.
Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?
Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret d’une bien faible main.
Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine suivante (cela se devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.
Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras; toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire évoquer en elle-même ce beau spectacle!—Non! non! c’est impossible! elle ne peut pas!—Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou qui ne sera pas.