A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure, sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une question harcelante, la mémoire d’un instant échu qu’elle croyait effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé... Saura-t-elle aimer?

Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp, la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire aimer?

Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute, pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle rougirait!

Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte, de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne l’aura-t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative du bonheur, attentif au moindre bruit.

On n’y voit plus clair du tout.

Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant la petite flamme pour mieux se voir.—Une figure immobile, très blanche, très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.

XX

Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.

Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp, ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait, mais elle ne vint pas.

Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous les jours qui suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...