«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut s’échapper et y parvint.»
Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui faire tenir quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui, elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail, remettait tout en scène, recommençait.
Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi. L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être, un instant, levé de table.
«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû faire de même.»
Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.
«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment. Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby, Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc j’aurais présentée à mon vieil oncle!»
Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de certains membres du cirque, un bain de mer tonifiant où «l’ami français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.
«On s’amusera!»
Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.