—Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de tous côtés, le toit tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.

—Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous serions trop malheureux...

—Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un méchant!

—Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.

—Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue... Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le fruit.»

Après quoi, Sam Harland sortit de l’écurie, s’installa sur un banc d’où il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et les bras ballants.

Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones, la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages d’affaires.

«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»

Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:

«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à votre tour, Joy-for-ever.